Pour sortir d'une crise où les portes sont fermées aux jeunes les plus en difficulté, l'égalité des chances sera à n'en point douter une des causes à défendre. Donner les mêmes opportunités à un jeune des cités, une habitante des campagnes ou un enfant des grandes villes, c'est un combat qui peut souder les générations et les classes sociales. Il est donc heureux qu'à la faveur d'une visite à l'institut régional d'administration de Nantes, Emmanuel Macron, ait exprimé l'ambition de diversifier la haute fonction publique et les élites françaises en ouvrant 1000 places en classe préparatoire Talent et en revalorisant le montant des bourses. Il est regrettable que le président cède à la discrimination positive en créant un concours spécial pour entrer dans les écoles de la fonction publique. Là n'est pas le plus grave. Ce qui est dommageable est que ces idées, pour louables qu'elles soient, ne traitent pas le coeur du blocage de notre ascenseur social, qui découle de la crise de notre relation au travail.
Mettre l'accent sur l'ENA ou sur les sphères dirigeantes, c'est parler du dernier étage et mieux en dévaloriser les autres. A vouloir faire rêver le "bas" en parlant du "haut", on dévalorise la gamme de réussites intermédiaires dont notre pays a besoin. Notre société s'est tertiarisée et le modèle que l'on donne à la jeunesse, est l'emploi de bureau des grands centres villes. Le résultat est que le nombre de cadres a explosé, passant de 8 % dans les années 1980 à 20 % aujourd'hui. Il ne s'agit pas d'un progrès mais de l'effet de la vague de désindustrialisation que nous avons connue, le nombre d'emplois industriels passant de 6 à 3 millions en trente ans. La France a donc plus de cadres du tertiaire qu'avant. Elle perd cependant nombre de chercheurs qui vont aux Etats-Unis, au Royaume-Uni ou en Allemagne. Elle perd des ingénieurs qui vont vers la finance. Elle perd des emplois d'ouvriers ou des techniciens, qui sont de plus en plus transférés vers le continent asiatique.
Inciter les jeunes à devenir fonctionnaire, c'est aussi les pousser vers un statut et non vers un métier. Un statut est utile et noble. Il est une garantie contre l'arbitraire politique comme pour les magistrats, les professeurs ou les contrôleurs de l'action de l'Etat. Notre jeunesse voit cependant autour d'elle que la digitalisation de l'économie permet à n'importe qui de réussir avec un smartphone et une idée. Cela fait réfléchir. Ils se disent "pourquoi pas moi ?". Ils veulent entreprendre, prendre des risques. Ils sont fascinés par les cryptomonnaies, l'intelligence artificielle et la robotisation. La solution ne peut reposer sur la création d'un xième concours. Nous devons plutôt encourager l'esprit pionnier chez nos jeunes.
Pour cela, libérons l'accès au premier emploi, mettons fin aux idées de "revenu universel" et de "RSA à 18 ans". A peine majeur, on propose à un jeune d'être retraité, assisté, de vivre d'une pension aux frais du contribuable ? A-t-on trouvé mieux pour décourager le travail et le goût du risque ? Le contrat première embauche (CPE) porté par Dominique de Villepin était une bonne intuition. Nous devons être prêts à réhabiliter cette idée d'un contrat de travail à durée indéterminée, ouvert à tous les jeunes du pays, des cités comme des campagnes et quelles que soient leurs origines. Cette ouverture, nous ne l'aurons que par une période probatoire d'un à deux ans où l'employeur pourrait mettre fin au contrat avec une montée en charge progressive des droits du salarié. C'est ainsi que nous pouvons donner aux jeunes la chance de faire leurs preuves. Cette idée doit être réalisée avec une juste rémunération en contrepartie, parce que la morale élémentaire du travail est qu'il mérite salaire.
Pour accompagner les jeunes dans cet effort et leur ouvrir des pistes, nous devons créer un réseau de "volontaires du mérite" animés par des agences de l'égalité des chances, pour structurer un soutien individuel par le mentorat. Quelqu'un qui vous guide, ouvre votre esprit et vous donne des expériences nouvelles : visiter une usine, rencontrer un boulanger, échanger avec un entrepreneur implanté à l'étranger. C'est la diversité des rencontres et des expériences qui donne envie d'aller de l'avant et de se projeter dans un métier. Pour soutenir un jeune qui aurait besoin de capital, la création d'un fonds abondé par des donations civiques (notamment sur héritage) et par un produit d'épargne populaire devra aussi être envisagée. C'est à la fois un moyen humain et financier de soutenir nos jeunes.
C'est comme cela que la jeunesse verra le travail comme un moyen de s'élever et de se construire et non comme l'issue obscure et lointaine d'un parcours scolaire à rallonge. C'est comme cela que nous pouvons mettre le sens et l'utilité d'un travail avant le statut, quand nombre de cadres du tertiaire se rebellent contre les "jobs à la cons" chers au regretté David Graeber. De plus en plus, ils abandonnent leur bureau pour ouvrir un restaurant, reprendre une exploitation agricole ou créer leur entreprise. Les jeunes ne rêvent pas tous d'être dirigeant, consultant ou cadre du tertiaire. Ils sont nombreux à vouloir être techniciens, ouvriers, artisans, entrepreneurs. La France manque d'une force de travail qualifiée à tous les étages. Elle a besoin de personnalités qui se forgent par le travail. Si nous voulons que notre Nation gagne en estime de soi et que notre jeunesse retrouve l'espoir, notre ascenseur social doit donc encourager le sens du travail et la prise de risque. En un mot, notre ascenseur social ne doit pas partir du sommet. Il doit partir du rez-de-chaussée et d'un attachement à un travail qui serait de nouveau vu comme une liberté et pas comme une charge.
* Ancien élève de l'ENA, Arthur Dehaene est le fondateur de l'Equipée, association qui oeuvre à l'égalité des chances et pour l'ascenseur social. Il est également élu local à Maisons-Laffitte.
