L'écriture du livre avait été gardée secrète jusqu'à la dernière minute. Lundi soir, trois jours avant sa sortie en librairie (La Familia grande, éditions du Seuil), Le Monde et l'Obs ont révélé les accusations d'inceste portées par Camille Kouchner à l'encontre de son beau-père, le politologue Olivier Duhamel. Les faits qu'elles dénoncent auraient été commis contre son frère jumeau à la fin des années 1980, alors qu'ils avaient 13 ans. S'ils sont a priori prescrits, le parquet de Paris a annoncé mardi l'ouverture d'une enquête pour viol et agressions sexuelles par personne ayant autorité sur un mineur de 15 ans.
Cette histoire de silence et d'omerta familiale, dans la gauche intellectuelle et bourgeoise parisienne, jette une lumière crue sur une réalité encore trop souvent taboue, faite de difficultés à dénoncer, au sein de la famille et du cercle proche d'abord, du grand public ensuite. Il aura fallu plus de trente ans et la mort de leur mère en 2017 pour que l'idée du livre prenne forme chez la fille de l'ex-ministre Bernard Kouchner.
Parmi les autres déclics qui ont permis cette prise de parole, la jeune femme cite la lecture du livre de Muriel Salmona dans lequel la psychiatre explique que "les violences ne concernent pas seulement les victimes directes". Cette spécialiste de l'accompagnement des victimes de violences sexuelles a développé le concept d'amnésie traumatique. Alors que selon une récente étude menée par l'association "Face à l'inceste", près de 6,7 millions de Français auraient été victimes d'inceste - soit environ un sur dix- , Muriel Salmona milite pour l'imprescriptibilité de ces crimes. Interview.
L'Express : Qu'est-ce que ces révélations vous inspirent? Que dit ce livre de la réalité de l'inceste ?
Muriel Salmona : Il confirme énormément de choses. Il montre bien cette réalité qui entoure l'inceste et toute la pédocriminalité. A chaque fois, ce sont les mêmes stratagèmes déployés par les agresseurs avec l'appui du système complice tout autour. A chaque fois, les victimes sont écrasées par ce système et les agresseurs s'en sortent. Ils s'organisent une sorte de toute puissance qui leur permet de ne pas être inquiétés. Ce qui me paraît important, c'est de démonter toute cette stratégie, la façon dont elle fonctionne et comment tout s'oppose à ce que les victimes puissent être protégées et avoir accès à une justice.
L'inceste s'exerce dans tous les milieux, c'est ce que prouve cette affaire. Les gens dominants sont dangereux partout. Ils le sont évidemment d'autant plus quand ils disposent d'un réseau puissant pour faire taire les victimes. Mais, même dans des milieux défavorisés, certaines personnes peuvent disposer d'une influence ou d'un ascendant sur d'autres membres de la communauté.
"Je ne révèle rien" et "tout le monde sait", écrit Camille Kouchner. Silence et omerta sont-ils la règle dans toutes les affaires d'inceste ?
Ce qui se joue dans les familles ne varie pas de ce qui se joue à l'intérieur de certaines institutions : les agresseurs bénéficient des mêmes soutiens. Dans l'ensemble, les victimes sont isolées, culpabilisées, attaquées. La loi du silence leur est imposée. Dans toutes les enquêtes réalisées, on s'aperçoit que lorsqu'elles arrivent à dénoncer les faits, leurs déclarations n'ont aucune conséquence. Leur parole est niée, invisibilisée. Dans le cas de cette affaire, on voit bien que les quelques personnes qui ont soutenu les enfants en ont aussi payé le prix. C'est le système du pot de fer contre le pot de terre. Beaucoup de gens se placent du côté du tyran.
Quels mécanismes poussent les victimes à se taire ?
L'inceste a cette terrible particularité de ne laisser aucune chance à sa victime, mineure. Elle est complètement dépendante de cette unité familiale dans laquelle elle évolue. Dénoncer un parent ou un beau-parent, c'est d'une difficulté terrible. Les enfants sont manipulés par l'adulte qui abuse d'eux, ce dernier leur impose une pseudo-loyauté, comme tous les dictateurs. C'est par ailleurs très difficile pour un enfant d'identifier et de nommer ce qu'il subit. Il ne comprend pas, ça le dépasse et le terrorise. On lui fait peur en lui expliquant que s'il parle, sa mère va en mourir ou qu'il sera responsable de l'emprisonnement de son père ou son beau-père. C'est un système de culpabilisation, de honte et d'emprise. Ils font peser un poids terrible sur les épaules de ces enfants, en insinuant que leur prise de parole sera responsable de la destruction de la famille. Les victimes se sentent comme des objets, sans légitimité à dire les choses.
Il ne faut pas négliger enfin les conséquences psycho-traumatiques. Tout ce qui est terreur, stress extrême, sidération. On parle de dissociation traumatique : pour pouvoir survivre, la victime va être complètement anesthésiée, comme si elle ne ressentait rien. Cela l'empêche de se défendre, d'être en colère, de se battre. C'est une machine à effacer les événements, à les rendre incolores sur le plan affectif et émotionnel, qui explique des amnésies qui peuvent durer des années.
Ce n'est pas la victime elle-même qui parle dans ce livre, mais sa soeur jumelle. Il a par ailleurs refusé de porter plainte. Est-ce que cela vous étonne?
Pas du tout. Il ne faut pas sous-estimer que la parole de l'enfant puis du jeune adulte en question va être délégitimée. Car les agressions qu'il a subies peuvent le pousser à paraître incohérent, à adopter des pratiques addictives ou de mise en danger, à développer des troubles du comportement. Ils vont être étiquetés comme souffrant de problèmes psy sans qu'on aille chercher plus loin. On ne veut pas savoir.
La peur de ne pas être cru est extrêmement prégnante, comme la honte. Comme dans le cas de Camille Kouchner, souvent, quand d'autres enfants pourraient être exposés au même danger (ici les enfants de son autre frère), cela donne du courage pour dénoncer les faits, pour les autres, afin de les protéger. C'est si dur d'oser parler. Les victimes directes ne se sentent pas légitimes, elles ont besoin de solidarité et de soutien. C'est toujours très important d'avoir quelqu'un qui porte le combat. Camille Kouchner est une victime collatérale, elle a forcément des traumatismes même s'ils sont moins destructeurs que ceux dont souffre son frère. L'inceste a des répercussions sur tous les membres de la famille, comme un jeu de domino. Il casse tous les liens sociaux.
Pourquoi parler et dénoncer malgré la prescription?
C'est une nécessité, celle de pouvoir remettre le monde à l'endroit. C'est une question de vérité, de quête de justice. Les violences sexuelles commises sur les enfants font partie des crimes les plus graves. Et pour autant, les réparations accordées sont ridicules, autour de 15 000 euros. Si on vous vole votre voiture, vous obtiendrez la même somme !
Des enquêtes ont été consacrées à l'inceste ces derniers mois, comme la série de podcasts "Et peut-être une nuit" de Louie Media. Est-ce que le tabou est en train d'être levé ?
La déflagration "#MeToo" a eu des répercussions. Elle donne la possibilité aux victimes de parler. De plus en plus de personnalités racontent publiquement ce qu'elles ont subi. Les mécanismes à l'oeuvre commencent un peu à entrer dans la tête des gens. Mais il reste quand même hélas cette idée encore trop répandue que les gens font ce qu'ils veulent à l'intérieur de leur famille. Or, certains agresseurs agissent d'abord dans leur foyer avant de passer à l'acte ailleurs, comme Joël le Scouarnec (le chirurgien de Jonzac est accusé de viols et agressions sexuelles sur plus de 300 patientes dont la moyenne d'âge est de 11 ans). Porter plainte, c'est limiter l'agresseur dans sa capacité de nuisance.
Si les choses avancent, ce qui ne suit pas, c'est la justice. Très peu de plaintes sont déposées, et, selon les dernières études sur le sujet, 74% sont classées sans suite. C'est un échec total. L'impunité qui en découle fait prospérer les violences.
