Aux yeux de beaucoup, sa situation était intenable. Frédéric Mion, le directeur de Sciences Po depuis 2013, a présenté mardi soir sa démission dans une lettre adressée à la communauté éducative et aux étudiants, dans la foulée de l'affaire Duhamel qui a donné lieu au lancement d'une inspection pour établir les "responsabilités" et d'"éventuelles failles" au sein de la prestigieuse école.

"J'ai trop de considération pour les hommes et les femmes qui servent notre école avec talent et passion pour accepter que leur action puisse être affectée par mes décisions. C'est pourquoi j'ai décidé de présenter ma démission (...) J'espère qu'elle permettra le retour à la sérénité si nécessaire au travail de toutes et de tous", écrit-il dans la lettre. Depuis janvier, une série de révélations ont accru la défiance à son encontre au sein de la prestigieuse institution.

Prévenu dès 2018

Cette démission intervient alors que les étudiants de l'Institut d'études politiques de la rue Saint-Guillaume ont reproché à leur directeur d'avoir nié être au courant des agissements d'Olivier Duhamel, président démissionnaire de la Fondation nationale des Sciences politiques (FNSP) qui chapeaute Sciences Po. Le politologue est accusé par sa belle-fille Camille Kouchner d'avoir violé son frère jumeau quand il était adolescent.

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Après avoir fait part de sa stupeur au moment de ces révélations, Frédéric Mion avait ensuite admis auprès du Monde avoir été alerté en 2018 par l'ex-ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, des accusations d'inceste visant Olivier Duhamel, provoquant des appels à démission.

"Sans preuve tangible, sans éléments précis, j'avais peine à imaginer que cette rumeur puisse avoir le moindre fondement", explique-t-il dans un message interne, le 7 janvier. "Je me suis tourné vers un proche d'Olivier Duhamel, qui m'a indiqué avec fermeté que cette rumeur était sans fondement (...) Je me suis par ailleurs assuré, au plan interne, qu'aucun agissement délictueux n'avait fait l'objet d'un signalement au cours des années où Olivier Duhamel avait enseigné dans notre maison."

Des "erreurs de jugements" mis en avant dans un rapport

Le ministère de l'Enseignement supérieur avait annoncé mi-janvier le lancement d'une inspection pour établir les "responsabilités" et d'"éventuelles failles" au sein de l'école sur cette affaire. Courant janvier, Frédéric Mion faisait comprendre à des journalistes qu'il prendrait la décision de démissionner seulement si le rapport d'enquête le mettait directement en cause.

Selon son entourage, il aurait initialement songé à partir dès que les accusations d'inceste sont sorties dans la presse, mais il en aurait été dissuadé par plusieurs membres de son équipe de direction, qui selon des éléments recueillis par l'AFP lui a alors soufflé : "impossible de laisser la maison sans directeur dans cette conjoncture-là".

Si le rapport provisoire "confirme qu'aucun système de silence concerté ou de complaisance n'a existé au sein de notre établissement", il "pointe toutefois de ma part des erreurs de jugement dans le traitement des allégations dont j'avais eu communication en 2018, ainsi que des incohérences dans la manière dont je me suis exprimé sur le déroulement de cette affaire après qu'elle a éclaté", écrit Frédéric Mion dans le message adressé mardi soir à la communauté éducative et aux étudiants de Sciences Po.

Le préfet Marc Guillaume avait bien alerté Mion

De nouvelles révélations ont peut-être précipité sa décision. En janvier, le préfet d'Île-de-France Marc Guillaume avait aussi annoncé démissionner des fonctions occupées dans "des établissements" où il avait "travaillé avec Olivier Duhamel", dont Sciences Po, tout en assurant qu'il ignorait "totalement" les accusations d'inceste visant le constitutionnaliste.

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Mardi, des articles de presse ont pourtant indiqué que Marc Guillaume, interrogé en début de semaine dernière par les enquêteurs de la mission d'inspection, avait bien été alerté par Frédéric Mion d'accusations à l'encontre du politologue, ce que niait le directeur de Sciences Po.

Les appels à sa démission se multipliaient

S'il se sentait plutôt soutenu en interne, depuis le début de l'affaire des centaines d'étudiants, professeurs et salariés de Sciences-Po réclamaient sa démission, après ses différents "mensonges". Dans une lettre ouverte publiée le 13 janvier sur le site de Libération, plus de 500 étudiants, professeurs et salariés de Sciences Po avaient demandé son départ.

"Je ressens beaucoup de soulagement après six semaines de mobilisation et de découverte des dessous de l'affaire 'Mion-Duhamel'", a réagi auprès de l'AFP Luka, un membre du collectif "Mion démission". "Sciences Po va pouvoir devenir un espace plus 'safe' pour la libération de la parole des victimes de violence sexuelle".

Cette démission intervient au moment où des messages d'étudiantes se disant victimes ou témoins de comportements et violences sexistes, y compris des viols, dans plusieurs autres IEP de France se multiplient sous le mot-dièse #sciencesporcs. Une enquête préliminaire a été ouverte pour viol à Toulouse, deux pour agressions sexuelles à Grenoble et un signalement à la justice a été fait à Strasbourg.