En 2019, quelques mois avant que la pandémie ne s'installe, les bibliothèques du conseil scolaire catholique Providence, dans le sud-ouest de l'Ontario (Canada), regroupant 30 écoles francophones et 10 000 élèves, ont mis à l'index près de 5 000 livres jeunesse qui osaient mal parler des autochtones et procédé à une cérémonie de "purification par la flamme", autrement dit un autodafé. Les cendres des livres interdits ont servi d'engrais pour planter un arbre et "tourner du négatif au positif". Depuis, l'idée de brûler des livres dans toutes les cours d'écoles a été abandonnée de peur de heurter quelques parents d'élèves pas encore tout à fait éveillés - woke en anglais. Les livres seront simplement jetés ou enterrés. Cette nouvelle pourrait presque paraître réjouissante.

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Cher lecteur, peut-être avez-vous relu deux fois ce premier paragraphe, comme j'ai dû relire trois fois l'enquête de Radio-Canada pour être certaine que ce n'était ni un canular, ni un récit historique du Moyen Age, ni un texte d'anticipation. Peut-être que, comme moi, vous auriez préféré ne jamais lire ce premier paragraphe. Peut-être que votre premier réflexe fut d'espérer que jamais cette enquête ne tombe sous les yeux d'un candidat d'Europe Ecologie-Les Verts ou de La France insoumise, de crainte qu'il n'y trouve matière à une nouvelle proposition farfelue qui infantiliserait et culpabiliserait davantage encore s'il est possible le citoyen moyen occidental, qui a dorénavant le malheur d'avoir une peau trop claire et un déficit (ce qui est rare) d'immigrés dominés dans son ascendance. Peut-être que vous avez poussé un soupir et tenté de vous abrutir pour oublier. Ou bien, vous avez ressenti l'onde d'un électrochoc et décidé que cet autodafé était une déclaration de guerre du Wokistan contre la civilisation. Et vous auriez raison.

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La dame patronnesse à l'initiative de cette dangereuse guignolade est une certaine Suzy Kies, alors coprésidente de la Commission des peuples autochtones du Parti libéral du Canada, qui se présente comme "une gardienne du savoir autochtone", dont le mantra est : "Jamais à propos de nous sans nous." L'affaire devient piquante lorsqu'on apprend que Suzy Kies n'a pas d'ascendance autochtone. Elle a depuis démissionné de toutes ses fonctions, mais cela ne change rien à l'affaire, puisque la chasse au mal dire et au mal représenté va se poursuivre sans elle, mais avec ses critères.

Les livres seront toujours subversifs

Le premier critère concerne les éléments de langage. Il suffit de lire le mot "Indien", ou pire "Peaux-Rouges" pour être mis à l'index. Adieu Tintin en Amérique ou Le Temple du Soleil, car, le terme "Indien ne permet pas d'identifier les différentes cultures autochtones mais de les présenter comme un tout" - cela ne s'applique bien entendu pas aux Blancs, qui sont tous des dominants en puissance coupables d'un indécrottable racisme de naissance. Quand Suzy Kies tombe sur un titre comme Les Indiens et les cow-boys, elle manque de s'étouffer car, qu'importe le contenu du livre, ce titre est "vraiment atroce". Les présentations négatives sont aussi prohibées : au feu, les albums de Lucky Luke où un méchant peut être un Indien ; au feu, Michel Noël, poète d'origine algonquine mais qui a le malheur de parler de l'alcoolisme chez les Peaux-Rouges. Qu'importe que ce soit un fléau, cela ne se dit pas et s'écrit encore moins. Enfin, si vous êtes né blanc, vous n'avez pas le droit d'écrire sur ce qui n'est pas dans votre sang, même si, à l'instar de la romancière québécoise Sylvie Brien, vous dénoncez la tragédie des enfants autochtones arrachés à leurs familles et placés dans des pensionnats canadiens pour les rééduquer.

Cette triste histoire me rappelle la panique de ma famille en Iran après l'arrivée des barbus et des corbeaux au pouvoir. Elle me rappelle les centaines de livres que ma famille a enterrés dans le jardin familial de crainte de finir - au mieux - derrière les barreaux s'ils venaient à tomber sous les yeux des gardiens de la morale. Elle fait ressurgir sous mes yeux le désespoir de mon père, prévenu de l'arrivée imminente de la police des moeurs et qui a dû brûler, lui aussi, des livres dans la baignoire pour éviter à ses enfants d'être orphelins. Elle me rappelle que les livres seront toujours subversifs, que la lecture est la meilleure arme contre les ténèbres et que si la littérature ne change pas le monde, elle permet quand même de bouleverser assez les humains pour qu'ils se relèvent les manches et tentent de briser les tentations de pureté qui mènent directement à la guerre et au charnier.