"Le public aime les petites oeuvres polissonnes, les Mémoires de filles, les confessions d'alcôves, les saletés érotiques, le scandale qui se retrousse dans une image aux devantures des libraires." S'agit-il là d'un extrait du réquisitoire de M. Jean Foyer contre la pornographie? D'un gémissement de M. Eugène Claudius Petit au spectacle des progrès du vice? D'un échantillon du socialisme scientifique de M. Jack Ralite, député communiste de Seine-Saint-Denis, démasquant dans la pornographie "un produit du système capitaliste"? [...]
S'il s'agit bien d'un morceau d'éloquence parlementaire, on voit que le débat sur la pornographie à l'Assemblée nationale fut d'un très haut niveau, puisque la verve de l'un des orateurs plaidant pour la tolérance libérale fut digne de l'inspiration des censeurs auxquels il répliquait. [...]
L'appréciation artistique n'a aucune valeur juridique
Le succès du porno est d'ailleurs en voie de régression spontanée, selon une courbe classique observée dans d'autres pays avant de l'être aujourd'hui en France. Le moindre des scrupules professionnels ne devrait-il pas inciter les élus à se constituer une petite documentation élémentaire portative sur les sujets qu'ils abordent, au lieu de lancer à l'aveuglette un pavé qui, transperçant leur épouvantail de carton-pâte, va aller fracasser la tête du cinéma créateur? [...]

Jean-François Revel.
© / AFP
En 1971, Jean-Jacques Pauvert a écrit (et édité) un court essai, Le Vrai Problème de la censure, où il démontre lumineusement que la prise en considération de la qualité artistique, même quand se forme un consensus autour de la beauté d'une oeuvre, n'a et ne peut avoir aucune valeur juridique.
Pour le faire comprendre, changeons de terrain. Il existe une loi réprimant l'incitation à la haine raciale et au génocide. Aucun livre, aucun film n'échappe, ne peut, ni ne doit échapper à cette loi, pas même l'oeuvre commune éventuelle d'Homère, de Shakespeare, et du maréchal Amin Dada.
Bagatelles pour un massacre, de Louis-Ferdinand Céline, tombe sous le coup de cette loi. Ce livre (qui incita, en 1938, avec quelques résultats, à l'extermination des juifs), ce livre, fût-il le chef-d'oeuvre littéraire de tous les temps, est interdit. S'il était autorisé, le délit d'incitation au meurtre devrait disparaître pour tous, même les minables. Vis-à-vis du crime, ni la loi ni la jurisprudence ne prévoient de dérogation: on n'acquitte pas un meurtrier parce qu'il a une belle gueule.
La nocivité du spectacle de la violence
Il en va de même pour la pornographie. Les sonnets pédérastiques de Michel-Ange sont, probablement (appréciation littéraire toute subjective), plus beaux que La Polka des braguettes: juridiquement, devant la loi, ils ne peuvent être qu'égaux. En revanche, il n'est pas du tout démagogique de faire observer que les films et les émissions de télévision dont la carrière commerciale est fondée sur l'appétit du spectacle de la violence ont un effet réellement nocif sur les spectateurs, et en particulier sur les jeunes spectateurs.
Le sénateur John O. Pastore vient de rendre publiques les conclusions des travaux d'une commission sur ce sujet, exprimées dans un rapport que tout le monde peut lire. Morale de la fable: il a été convenu, entre la commission des communications du Sénat américain et les chaînes de télévision, qu'aucune scène de violence, à dater du 1er octobre 1975, ne serait télévisée durant les deux heures de la soirée considérées comme "heures d'écoute familiale". Si l'on travaillait un peu sérieusement?