Un rapport sénatorial intitulé "Porno : l'enfer du décor" défraie actuellement la chronique. Il stigmatise "l'océan de violence" qui se déchaîne dans les vidéos X. Le phénomène pointé du doigt est ancien. Il n'a cessé de s'exacerber. On l'a souvent constaté, la pornographie n'est jamais devenu éthique. Et c'est aujourd'hui un problème de société majeur, tant au regard de la condition féminine que de l'exposition des enfants à ce type de vidéo.
En revanche, un aspect du "hard" est rarement dénoncé : c'est son empreinte carbone. Elle n'est pourtant pas négligeable. Un rapport du think tank The Shift Project a tenté de l'évaluer en juillet 2019. Le porn représentait à l'époque 27% de tout le trafic des vidéos en ligne dans le monde. Or, la vidéo en ligne, tout usage confondu, générait alors 300 millions de tonnes de CO2, soit près de 1% des émissions de gaz à effet serre humaines. Autant que l'Espagne. A lui seul, le porno générerait aujourd'hui entre 0,2 et 0,5% des émissions mondiales de carbone. La moitié de l'ensemble des émissions françaises. Et on s'attend à ce que ce chiffre augmente encore fortement dans les années à venir.
Si le porno n'est pas éthique, il est aussi loin d'être écolo. Mais la comparaison s'arrête là. Car verdir le porno semble bien plus réaliste que d'y faire progresser l'éthique. Depuis des décennies, ce dernier objectif est toujours resté lettre morte. Malgré les scandales, malgré les dénonciations. On ne voit toujours pas aujourd'hui comment faire dominer un porno socialement responsable. Par contre, les solutions tendant à rééquilibrer son bilan carbone sont disponibles et pourraient facilement être mises en oeuvre par les acteurs qui dominent aujourd'hui le marché, à savoir les plateformes.
Cynisme et intérêt économique
Avec l'essor d'Internet, les plateformes de vidéos gratuites en ligne que sont Pornhub, Xvidéos, Redtube ou Xhamster ont pris le contrôle du secteur. Ce sont elles qui y réalisent les plus gros profits. Or, pour réduire et compenser leurs émissions de CO2, elles peuvent mettre en oeuvre deux actions simples. Premièrement, ne plus stocker leurs contenus que sur des data centers greens, c'est-à-dire alimentés en électricité produite à partir d'énergie renouvelable ou nucléaire. Deuxièmement, à l'image de ce que vient de faire le fabriquant d'habits d'extérieur Patagonia, les plateformes devraient flécher une partie de leurs bénéfices vers des actions écologiques. Mais là encore, on peut crier à l'utopie: pourquoi le feraient-elles ?
Les plateformes pourraient être encouragées à réduire leur empreinte carbone à la fois par cynisme et intérêt économique. La raison cynique est qu'elles n'ont objectivement pas intérêt à favoriser le porn éthique. Elles savent que nombre de leurs clients viennent chercher sur leur site de la violence, si ce n'est carrément des pratiques criminelles. C'est bien pour cela qu'elles rechignent à exercer le contrôle et la censure nécessaires pour les combattre. Du coup, elles pourraient être conduites à devenir exemplaires sur le plan écologique pour s'acheter une respectabilité à peu de frais. Cela ne leur aliénerait aucune part de marché. L'argument pourrait même au contraire leur en faire gagner. Et cela leur éviterait de courir le risque d'être un jour concurrencées par de nouvelles plateformes qui, elles, feraient profession d'écologisme.
Récemment, Pornhub, la plus grosse plateforme, a affiché sa sensibilisation aux enjeux écologiques en publiant une vidéo intitulée "The Dirtiest Porn Ever" (le porno le plus sale de tous les temps). Il s'agit d'une scène de sexe tournée sur une plage jonchée de détritus. On le comprend, il s'agit de jouer sur le double sens du mot "sale". Avec ce geste, la plateforme entendait lever des fonds pour financer des actions de nettoyage des milieux naturels. C'est ridicule et symbolique. Mais cela prouve bien que les plateformes de X n'échappent pas à la préoccupation environnementale ambiante. Pour que les choses aillent plus loin, encore faudrait-il que le "porn bashing" s'empare du sujet. Parallèlement à la problématique éthique soulevée par le porn, parlons donc aussi de ses émissions carbone!
*Antoine Buéno est conseiller développement durable au Sénat. Il est l'auteur de "Futur, notre avenir de A à Z" (Flammarion), et publie le 19 octobre "L'effondrement du monde n'aura probablement pas lieu" (Flammarion).
