Un internaute distrait ne s'en apercevrait pas. Mais, récemment, le géant de la vidéo en ligne YouTube a mis en place un des plus grands changements de son histoire en "cachant" le compteur de "dislikes", ces pictogrammes en forme de pouce vers le bas. La plateforme, qui comptabilise plus de 1 milliard d'heures de vidéos chaque jour dans le monde, estime que son geste rendra l'environnement plus accueillant pour les créateurs de contenu en réduisant le harcèlement ainsi que les salves d'émojis négatifs. A l'origine de ce bouleversement, une étude menée en interne, non publiée, établit un lien entre le fait de cacher le nombre de pouces vers le bas et une meilleure santé mentale des créateurs. Les plus "petits" d'entre eux peinent en effet à faire décoller leur chaîne. Ils se disent fréquemment attaqués - de manière injuste - par des campagnes d'opinions défavorables. Celles-ci finissent par rendre leurs vidéos invisibles car les algorithmes de Google ne les recommandent pas.

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Le geste du géant de la tech semble donc louable. Toutefois, depuis que ce changement est en place, la quasi-totalité des apporteurs de contenu émettent de vives critiques. Un des cofondateurs de YouTube, Jawed Karim, a même modifié la description de la toute première vidéo mise en ligne sur le service - Me at the Zoo - pour exprimer son mécontentement. Sous ce film culte de 18 secondes, visionné plus de 200 millions de fois, l'internaute peut désormais lire : "Lorsque tous les youtubeurs sont d'accord pour dire que retirer le compteur de dislikes est une mauvaise idée, c'est que c'en est probablement une".

Pour justifier son geste, Jawed Karim explique que le ratio "nombre de pouces vers le haut" sur "nombre de pouces vers le bas" est un indicateur essentiel pour identifier le mauvais contenu sur une plateforme. Il précise : "Inévitablement, une partie du contenu généré par les utilisateurs ne sera pas de bonne qualité, ce qui n'est pas grave, mais il faut donner l'opportunité aux internautes de pouvoir séparer le bon grain de l'ivraie. En ce sens, le compteur de dislikes s'avère utile puisqu'il reflète d'une certaine manière la sagesse de la foule."

Les tutos évalués avec justesse

Sur ce point, Jawed Karim a plutôt raison. Le ratio pouces vers le haut sur pouces vers le bas est un indice relativement bon de la qualité d'un contenu. Bien sûr, on pourrait objecter que, par les temps qui courent, la foule n'est pas vraiment sage, qu'une partie de la population a tendance à se radicaliser et que le changement opéré par YouTube arrive à point nommé. Mais c'est une vision très réductrice. Car en dehors de certaines vidéos très polarisées, où le ratio likes/dislikes est forcément biaisé, la sagesse de la foule s'exprime clairement dans la plupart des cas. Un exemple : parmi les vidéos les plus consultées sur la plateforme, on trouve les fameux tutoriels : comment changer votre robinet, réparer votre lave-linge, etc. Pour ce type de contenus, le ratio likes/dislikes est un très bon indicateur de valeur. Il permet notamment aux internautes de repérer des discours fallacieux, relativement fréquents.

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En psychologie sociale, suivre l'opinion des autres peut être une très bonne chose. On appelle cela la conformité informationnelle : quand je reconnais que d'autres individus possèdent une meilleure qualité informationnelle que moi sur un sujet que je ne maîtrise pas, il est avantageux de me conformer à leur opinion plutôt que de me faire un avis par moi-même. Avec le changement opéré par YouTube, cela n'est malheureusement plus possible. Les conséquences ne sont pas très graves lorsqu'il s'agit de trouver les meilleurs conseils pour fabriquer une table ou cuisiner un gâteau. Cependant, la conformité informationnelle est également amputée pour les sujets sociaux scientifiques ou politiques plus sérieux.

Par exemple, si vous consultez la vidéo du meeting d'Eric Zemmour à Villepinte, vous verrez apparaître 16 000 likes pour aucun dislike visible. De même, la vidéo d'Emmanuel Macron avec Carlito et McFly a généré 1,3 million de sigles d'approbation et aucun signe apparent de mécontentement. Ces chiffres peuvent être faussement interprétés comme une validation massive de ces interventions, alors que potentiellement un plus grand nombre de personnes n'y adhèrent pas. Dans une période où la désinformation gagne du terrain au point de devenir un défi majeur pour nos sociétés, encore plus en période électorale où la propagande peut faire des ravages en raison du manque d'outils anti - fake newsà notre disposition, ne garder que les pouces vers le haut crée une difficulté supplémentaire. En tant que chercheur, on ne peut que le désapprouver... d'un pouce vers le bas.