Si l'on devait faire aujourd'hui le bilan du plan quantique français, il y aurait de quoi se réjouir. Notre pays continue d'innover en matière de capteurs, d'ordinateurs et de communications quantiques. Sur le terrain, le financement des start-up monte en puissance, grâce à plusieurs dispositifs mis en oeuvre à l'échelle nationale et européenne. Mais, en dépit de ce départ encourageant, les professionnels restent lucides : au quotidien, ils doivent se battre avec des concurrents chinois ou américains disposant de moyens plus importants. À l'occasion d'une audition publique réalisée par L'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST), certains acteurs en ont profité pour faire passer le message.
A l'image de Georges-Olivier Reymond, PDG de Pasqal, une start-up qui fait la course avec Google dans le domaine des calculateurs quantiques. Il y a quelques mois, le jeune chef d'entreprise évoquait dans L'Express le financement en forte hausse de ses concurrents américains. Depuis, l'un d'entre eux - IonQ - est entré en Bourse. "Cette société vaut désormais 2 milliards de dollars. Et d'autres suivent la même trajectoire. Aujourd'hui concrètement, j'ai des concurrents qui possèdent 600 millions d'euros sur le compte en banque pour mener leur stratégie", s'émeut Georges-Olivier Reymond, dont la dernière levée de fonds se monte à 25 millions d'euros. Pasqal n'a pas perdu la guerre pour autant. Sa technologie lui procure une avance dans le nombre de qubits. "Les positions des leaders ne sont pas figées. C'est maintenant qu'il faut investir", explique le chef d'entreprise qui pense sans doute déjà à sa future levée de fonds.
Des moyens financiers hallucinants
De son côté, Pascale Senellart, directrice de recherche au Laboratoire de photonique et nanostructures et cofondatrice de la société Quandela, garde un oeil sur la concurrence chinoise. "Nous avons bien identifié sa force de frappe", explique-t-elle. Celle-ci ne provient pas de start-up à proprement parler mais de groupes académiques extrêmement bien financés. L'un d'entre eux a récemment fait l'actualité en démontrant, quelques mois après Google, la suprématie d'un ordinateur quantique basé sur des photons par rapport à une solution de calcul classique. Selon les informations parvenues aux oreilles des chercheurs français, leurs homologues chinois auraient bénéficié de moyens financiers hallucinants. Ils auraient ainsi effectué à grands frais (pour une somme à six chiffres) des calculs supplémentaires demandés par les experts en charge d'évaluer leur étude avant publication. Ces facilités de paiement n'enlèvent rien à la prouesse scientifique : le calculateur chinois basé sur des photons ne requiert pas d'être refroidi à une température extrême pour fonctionner alors que celui de Google l'exige.
Comme le souligne Sébastien Tanzilli, directeur de recherche à l'Institut de physique de Nice et pilote de l'équipe Quantum@UCA (Université de Côte d'Azur), "la Chine anticipe en plus de posséder d'énormes moyens financiers". Cela explique sans doute son avance en matière de communication quantique par voie spatiale : les premiers résultats ont abouti en 2016 mais le programme de satellites quantiques avait débuté bien avant, aux alentours de 2008. "A l'époque, plusieurs experts poussaient l'Agence Spatiale Européenne (ESA) à démarrer un programme similaire. Mais ce sont finalement les Chinois qui ont lancé les premiers", déplore un scientifique. L'Empire du milieu aurait ainsi mis en réserve 5 satellites pour tester son réseau de communication quantique. Bien sûr, ses annonces en matière de technologie ne doivent pas toujours être prises au pied de la lettre. Il y a quelques mois, son fameux radar quantique, censé repérer les avions à plusieurs centaines de kilomètres, avait suscité beaucoup d'effervescence dans le milieu de la Défense, avant d'être assimilé à de la désinformation. Mais sur la partie ordinateur ou communication quantique, la guerre promet d'être rude.
