Ne boudons pas notre plaisir. La France tient depuis le 4 octobre son 15e prix Nobel de physique en la personne d'Alain Aspect, dont les travaux dans le domaine quantique servent aujourd'hui de base pour le développement de l'ordinateur ou la cryptographie du futur.
La France peut même doublement se réjouir car la relève de cette figure emblématique semble déjà assurée. "Nous avons dans notre pays d'autres chercheurs reconnus internationalement et des start-up dans quatre des cinq technologies quantiques qui comptent actuellement : les photons, les supraconducteurs, les atomes froids et les spins qubits", prévient Jean-François Bobier, directeur au Boston Consulting Group (BCG) et expert des sujets quantiques. En Europe, peu de pays peuvent se vanter de posséder un tel éventail de savoir-faire. C'est la preuve que nous avons mis en place une vraie filière d'excellence."
Selon une étude récente de l'Institut Paris Région, la filière francilienne du quantique compterait à elle seule 112 équipes de recherche et 22 start-up ambitieuses comme C12, Quandela, Pasqal ou Alice & Bob. Notre pays possède aussi des pôles de recherche à Grenoble et Montpellier, ce qui lui permet de se hisser au 4e rang mondial après les Etats-Unis, le Canada et le Royaume-Uni.
Un manque cruel de moyens
Mais l'Hexagone n'a pas gagné la course aux technologies quantiques pour autant. Il pourrait même, à terme, se faire dépasser. Car si le capital humain reste un élément clef en matière d'innovation, le financement peut lui aussi faire la différence. Sur ce point, nous manquons cruellement de moyens, comme l'indique un rapport récent du BCG. "C'est simple : les Etats-Unis et le Canada concentrent 75 % des fonds levés dans le quantique depuis 2010, alors que le continent européen (Royaume-Uni et Suisse inclus) n'en a reçu que 17 %. De ce point de vue, l'Amérique du Nord part avec un avantage", souligne Jean François Bobier.
Pis, ces chiffres n'incluent pas les sommes réinvesties par les géants de la tech. "Nous n'avons pas réussi à créer des champions comme Google, Amazon, Microsoft ou IBM. Or ces derniers mettent aujourd'hui une partie de leurs énormes moyens dans le quantique", détaille le spécialiste. Handicap supplémentaire, l'Amérique possède d'autres canaux de financements que nous n'avons pas : ses fonds de retraites mettent chaque année 20% des financements en capital-risque (contre 2% pour l'Europe). Le département de l'énergie, comme celui de la défense, offrent aussi des débouchés aux start-up en achetant des technologies quantiques. Sur le Vieux Continent, seul le Royaume-Uni suit la même voie, mais dans une moindre mesure.
"En France, les acteurs de la filière peuvent compter sur le soutien actif du fonds Bpifrance", tempère François Bobier. Cependant, les règles qui régissent cette structure ne lui permettent pas d'être un investisseur à l'origine d'un tour de table. Elle vient simplement en complément d'autres investisseurs. Le risque à terme ? Que les entreprises américaines ou chinoises finissent par développer leur technologie et viennent ensuite racheter des sociétés moins capitalisées sur le marché européen. Elles rafleraient ainsi la mise. Nous voilà prévenus !
