Le Prix Nobel de chimie vient d'être décerné à la Française Emmanuelle Charpentier et à l'Américaine Jennifer Doudna pour avoir découvert la technologie Crispr-Cas9, appelée dans le langage courant "ciseaux à ADN". Le principal avantage de Crispr-Cas9 tient à sa simplicité : une protéine peut couper une portion d'ADN et en coller une autre. Il devient donc possible d'intervenir sur l'ADN d'une cellule pour corriger un dysfonctionnement ou en modifier des caractéristiques. Cette technique ouvre des perspectives vertigineuses dans la santé ou l'agriculture. Malheureusement, il est fort possible que ce soit la Chine qui en tire le plus de bénéfices technologiques et écologiques. L'Europe et la France en particulier pourraient être rapidement hors-jeu, minées par leur aversion aux technologies, par la montée des idéologies anti-progrès comme l'écologisme radical et par la difficulté à réguler plutôt qu'interdire. L'histoire connaîtrait alors un renversement de perspective historique : au Moyen-Age et à la Renaissance, la Chine faisait avancer la science et l'Europe innovait, ce qui lui apporta la prospérité et la puissance ; aujourd'hui, l'Europe invente et la Chine transforme ces inventions en croissance et en puissance. Nous n'en sommes pas tout à fait là, mais le risque grandit.

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De nombreux laboratoires dans le monde travaillent déjà à utiliser Crispr-Cas9 pour soigner des maladies graves, des cancers à certaines pathologies rares comme la progéria. Une centaine d'enfants dans le monde souffrent de cette maladie qui se traduit par un vieillissement accéléré dès la naissance, et non pas à partir d'une cinquantaine d'années comme chez tout un chacun. Pour les personnes atteintes de progéria, le rythme du vieillissement est multiplié par près de 10, ce qui réduit l'espérance de vie à une dizaine d'années. En 2018, une équipe californienne et une équipe espagnole ont utilisé les ciseaux à ADN pour couper la séquence responsable du vieillissement accéléré chez des souris dont l'espérance de vie a été augmentée de 50 %. La lutte contre la progéria grâce à Crispr-Cas9 va donner lieu à des avancées plus générales dans la compréhension et le ralentissement du vieillissement. Des équipes, tout autour de la planète, travaillent sur ces sujets et beaucoup sont soutenues financièrement et réglementairement par leur gouvernement. Ce n'est malheureusement pas suffisamment le cas en France. Emmanuelle Charpentier est elle-même depuis longtemps exilée sous des cieux scientifiques et financiers plus cléments, ce qui devrait nous affoler.

Des opinions conservatrices ?

La question éthique relative à l'utilisation de Crispr-Cas9 sur des embryons est plus difficile que sur les maladies ou le vieillissement mais il est nécessaire de l'aborder avec clarté. En altérant les gènes, cette technique permet facilement de concevoir des embryons "sains" (en ayant ôté le risque de survenance d'une maladie génétique identifiée) voire "sur mesure". Ces embryons, devenus adultes, pourront transmettre leurs gènes à des lignées qui auront donc été technologiquement modifiées. Crispr-Cas9 introduit sa propre rupture anthropologique. En théorie, cette technique permet d'influencer toutes les caractéristiques d'un humain à naître ayant des causes au moins partiellement génétiques, de la force musculaire à l'intelligence en passant par l'appétence pour la violence (attention, je ne dis pas que l'intelligence est exclusivement génétique, ce qui serait faux, mais qu'elle l'est pour partie, et qu'un individu peut la développer ou au contraire la laisser s'atrophier).

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Sur ces sujets, les opinions publiques occidentales restent conservatrices. C'est vrai de l'Europe mais aussi des États-Unis où l'édition de gènes germinaux n'est pas prohibée mais ne peut pas bénéficier de fonds publics, ce qui a quasiment le même effet. En revanche, les Russes et les Asiatiques, les Chinois en particulier, semblent plus ouverts aux manipulations génétiques sur embryons. Les pays asiatiques édictent des guides de bonnes pratiques plutôt que des réglementations. Quant au pouvoir chinois, il n'est pas impossible qu'il voie d'un bon oeil ces expérimentations bien qu'il s'en défende : le gouvernement est très technophile, son but principal n'est pas encore l'éthique, mais la domination technologique, la prospérité et l'influence. L'Europe a évidemment une éthique à défendre et à préserver. Mais à préférer l'interdiction à la régulation, elle finira par perdre la puissance. Il ne lui restera plus que sa morale qu'elle sera incapable d'imposer aux autres.