"Préparez votre summer body", "mincir vite et tonique avant l'été"... Comme tous les ans, les injonctions à retrouver la ligne et à compter les calories fleurissent à l'approche des vacances à la plage. Mais la plupart du temps, les recettes miracles préconisées au fil des pages des magazines féminins échouent. Pour une raison simple : elles reposent sur des idées erronées à propos du fonctionnement de notre organisme. Il faut dire que mesurer précisément nos dépenses énergétiques n'a rien de simple. Y compris pour les meilleurs spécialistes, qui ont développé une technique étonnante pour y parvenir : l'eau "doublement marquée".
Elle consiste à faire ingérer aux individus étudiés de l'eau enrichie avec deux isotopes non radioactifs d'oxygène et d'hydrogène, puis à en suivre l'élimination dans les urines. Cela permet de déduire la quantité de gaz carbonique produite, elle-même reflétant exactement notre consommation d'énergie. Mais cette méthode, coûteuse, restait réservée à quelques rares laboratoires dans le monde. En 2018, ceux-ci ont décidé de regrouper leurs données dans une base unique, ouverte à tous. Riche d'informations sur plus de 7 000 sujets, de bébés jusqu'à des nonagénaires, ce nouvel outil a, depuis, commencé à révéler quelques-uns des secrets de notre métabolisme. S'ils se confirment, ils pourraient nous aider à repenser la façon dont nous envisageons la régulation de notre poids.
Par exemple, l'apparition d'une petite bedaine autour de la quarantaine paraît, pour la plupart d'entre nous, assez inéluctable. La faute, se dit-on, à notre capacité déclinante à brûler les calories au fil de notre avancée en âge. Erreur ! L'an dernier, une étude réalisée à partir de cette base de données et publiée dans la prestigieuse revue Science est venue bouleverser ce schéma. Les chercheurs, dirigés par le Pr Herman Pontzer de l'université Duke aux Etats-Unis, ont montré qu'en réalité notre consommation d'énergie (ajustée sur le poids) reste stable de 20 ans à 60 ans. Une bonne nouvelle ? Oui et non, car si nous pouvons dès lors espérer garder longtemps la ligne, il faut chercher ailleurs des explications à cette tendance à l'embonpoint.
L'objectif de notre organisme : préserver ses réserves
S'appuyant sur cette même base de données, une deuxième découverte s'avère encore plus troublante : notre corps compenserait les effets de l'activité physique, ce qui en limiterait l'impact sur le poids. De fait, ceux qui suent des heures dans des salles de gym semblent peu récompensés de leurs efforts - en tout cas quand ils grimpent sur la balance, car les bienfaits du sport sur la santé et le moral restent, eux, indiscutables. "Quand on bouge, on s'attend à ce que les dépenses énergétiques augmentent. Or nous nous sommes rendu compte que les dépenses de base, qui correspondent aux besoins de notre organisme au repos, diminuent lorsque les individus utilisent de l'énergie pour réaliser une activité. En conséquence, la consommation totale varie peu", détaille Lewis Halsey, de l'université de Roehampton à Londres, coauteur de ce travail paru à la fin de 2021 dans la revue Current Biology.
Pour ce chercheur, notre corps doit être vu comme une machine dynamique qui s'adapte en permanence dans un seul objectif, préserver ses réserves : "L'exemple évident, c'est qu'après avoir fait du sport nous avons faim. Mais notre travail montre que non seulement notre organisme joue sur les entrées de calories, mais qu'il agit aussi sur les dépenses." Pis, cet effet s'accentuerait avec la prise de poids. "Plus les personnes sont grosses, et plus leur corps va chercher à compenser les calories brûlées par l'activité, rendant la perte de poids toujours plus difficile", indiquait Lewis Halsey dans son article. Reste à présent à comprendre la relation de causalité : est-ce la prise de poids qui pousse l'organisme à préserver ce gras supplémentaire, ou certains individus compenseraient-ils davantage leurs dépenses en calories, et se trouveraient de ce fait prédisposés à grossir ?
Quoi qu'il en soit, les experts en nutrition regardent pour l'instant ces travaux avec prudence, et pour cause : ils craignent de nous décourager de bouger. "L'activité physique ne fait peut-être pas maigrir, mais c'est un élément majeur de la prévention de la prise de poids, qui aide aussi à éviter de regrossir", insiste le Pr Jean-Michel Lecerf, chef de service à l'Institut Pasteur de Lille, et auteur de "Le surpoids, c'est dans la tête ou dans l'assiette" (Albin Michel). Une chose est sûre, les mécanismes décrits dans ces études anglo-saxonnes entrent en résonance avec un autre effet bien connu : notre tendance à reprendre du poids après un régime. Dans ce cas aussi, notre organisme s'autorégule pour défendre sa masse grasse : "Les régimes sont contreproductifs, confirme le Pr Lecerf. Quand vous maigrissez, vous perdez du gras mais aussi du muscle, donc vos dépenses diminuent. Ensuite, vous allez arrêter le régime, et vous allez regrossir plus vite, puisque vous dépensez moins."
Un équilibre fragile
Résumons. Les régimes ne servent à rien, et le sport n'efface pas les kilos. Mais, dans ce cas, comment garder la ligne ? D'abord, cela paraîtra une évidence, en évitant de grossir. "Bien sûr, nous ne sommes pas égaux. Il y a des aspects génétiques, encore mal connus, qui font qu'à quantité égale tout le monde ne prend pas du poids de la même manière. Mais il existe aussi beaucoup de facteurs de risque modifiables", souligne la Dr Mathilde Touvier, directrice de recherche en épidémiologie nutritionnelle à l'Inserm. L'équilibre serait néanmoins assez fragile : "De petits excès, au-delà de ses besoins, accumulés sur une longue période suffisent à dérégler le système et à favoriser la prise de poids", rappelle le Pr Jean-Michel Oppert, chef du service de nutrition de l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière. Il faudrait donc réagir dès que l'aiguille de la balance bouge dans le mauvais sens, en corrigeant ce qui peut l'être : "Vous pouvez tout d'un coup avoir commencé à manger du chocolat tous les soirs, ou vous être mis à vous resservir même si vous n'avez plus faim, ou prendre des apéritifs un peu trop souvent...", égrène le Pr Lecerf.
Mille autres facteurs peuvent entrer en ligne de compte. Le manque de sommeil, par exemple. Des chercheurs américains ont comparé l'effet de nuits de quatre heures par rapport à des nuits de neuf heures pendant 14 jours sur une quinzaine de sujets jeunes et en bonne santé. Résultat, les participants ayant le moins dormi avaient mangé plus et pris du poids, en particulier de la graisse abdominale. Autre piste, le rôle des aliments ultratransformés - charcuterie, biscuits ou brioches industriels, nuggets, surimi, sodas... "Nous avons observé dans l'étude NutriNet-santé qu'à calories équivalentes les personnes qui mangeaient plus d'aliments de ce type prenaient plus de poids. Depuis, une cinquantaine d'études au niveau international ont également montré des liens entre la consommation de ce type d'aliments et un risque accru d'obésité et de maladies chroniques", rappelle Mathilde Touvier. La scientifique cherche maintenant à en comprendre les raisons, en étudiant plus finement l'effet des différents additifs retrouvés dans ces produits.
Mais que faire quand les kilos se sont accumulés et que le surpoids est là ? S'il faut bien sûr réduire les calories consommées, il s'agit avant tout de modifier ses habitudes alimentaires en douceur et dans la durée. "S'astreindre à quelque chose de contraignant, c'est le meilleur moyen d'échouer. Rien qu'en suivant les recommandations du Programme national nutrition santé, en augmentant les portions de fruits, de légumes, de céréales complètes, et en limitant le gras et les sucres ajoutés, on rééquilibre déjà son bilan énergétique", assure Mathilde Touvier. Encore faut-il se trouver en situation de pouvoir le faire. "Changer ses habitudes, c'est une tâche immense. Il faut prendre en compte l'environnement, les normes sociales, le système alimentaire dans lesquels vit la personne, insiste le Pr Oppert. Le coût d'une calorie de lipide reste par exemple bien plus bas que celui d'une calorie de fruit ou de légume : c'est un problème majeur." Une question à laquelle les pouvoirs publics devront aussi s'attaquer, au risque sinon de voir l'épidémie de surpoids et d'obésité, qui touche déjà 60 % des adultes en Europe, continuer à progresser.
