Imaginez un monde à échelle de rongeurs, un théâtre de poche avec son décor en miniature, ici un tabouret, là une colonne en fer. Imaginez qu'on y dépose un rongeur, lequel entreprend aussitôt d'explorer dans ses moindres recoins l'espace clos. Imaginez encore qu'on voie l'animal endormi le parcourir à nouveau dans ses rêves...
L'expérience, bien réelle, a été menée à l'Ecole supérieure de physique et de chimie industrielles (ESPCI), temple parisien de la recherche longtemps dirigé par le prix Nobel Pierre-Gilles de Gennes. L'équipe a poussé l'aventure plus loin encore, réussissant pour la première fois à manipuler les rêves de l'animal. La nouvelle, annoncée au dernier congrès de la Société américaine des neurosciences, à San Diego, a fait sensation.
Au dernier étage de l'ESPCI, on passe une antichambre bardée d'ordinateurs avant d'accéder au box d'expérimentation. Un jeune neurobiologiste observe la souris qui s'attarde, museau frétillant, dans un angle du théâtre. "L'animal dresse dans son cerveau une carte des lieux, explique Gaëtan de Lavilleon. A chaque endroit il fait correspondre un neurone qui, par la suite, va s'activer chaque fois qu'il se trouvera au même emplacement, ou imaginera s'y trouver. L'être humain procède de la même manière."
Pour l'étude présentée aux Etats-Unis, le chercheur avait enrôlé cinq souris, plaçant une électrode dans leur hippocampe, siège de la mémoire spatiale. Il pouvait ainsi repérer, en direct sur l'écran d'ordinateur, quels neurones "déchargeaient" à quelle étape du parcours. Quand l'animal plongeait dans le sommeil, l'activité électrique de ses neurones montrait qu'il revivait en songe les déplacements effectués en éveil.
Alors le responsable de l'équipe, Karim Benchenane, a eu cette idée de génie : repérer le lieu rêvé par le rongeur à un instant précis, et stimuler en même temps la région de son cerveau liée à la récompense afin de provoquer artificiellement une sensation de plaisir. Que firent les souris, à peine réveillées? Elles foncèrent vers l'endroit qui leur était apparu, dans leur sommeil, comme un lieu de délices.
