Si tout s'était passé comme prévu, en ce mitan du mois de juillet 2022, nous fêterions le deuxième anniversaire du premier vol d'Ariane 6, et le petit lanceur européen Vega C volerait depuis trois ou quatre ans. Il n'en est rien. À l'heure d'écrire cette chronique, le vol inaugural de Vega C reste prévu pour le 13 juillet à 13h13, heure de Paris, preuve que les Européens ne sont pas superstitieux. Le premier vol d'Ariane 6, lui, n'aura pas lieu avant 2023.
Des essais cruciaux en Guyane cet été
Retour au présent. Le tout premier exemplaire d'Ariane 6 - qui n'est pas destiné à voler - doit être érigé à la verticale sur sa table de lancement ces jours-ci. Il va y subir une batterie de tests afin de démontrer que toutes les installations au sol s'accouplent et communiquent parfaitement avec le lanceur, et notamment qu'il est possible de le remplir et de le vidanger sans risque. Une grande partie de ces essais serviront à "déboguer" les logiciels au sol et à bord. Mais il faudra attendre la fin de l'année pour que ces opérations s'achèvent par deux mises à feu du premier étage, une longue et une courte.
Cette Ariane 6 sera ensuite démontée et remplacée par le premier modèle de vol, pour une campagne de lancement précautionneuse, car ce sera la première. Or, pour des raisons de conjonction des planètes, la dernière Ariane 5, embarquant la sonde européenne Juice à destination des lunes de Jupiter, doit être lancée entre le 5 et le 25 avril 2023. Cette mission sera prioritaire. Si Ariane 6 n'a pas pu décoller au premier trimestre, elle devra céder sa place.
Une transition entre Ariane 5 et Ariane 6 sans filet
Ainsi, la transition entre Ariane 5 à Ariane 6 s'accomplira sans filet, et c'est une première. Par le passé, le passage d'Ariane 1 à Ariane 2/3 donna lieu à un recouvrement de dix-huit mois entre les deux versions. Celui d'Ariane 2/3 à Ariane 4 dura une bonne année, tandis qu'Ariane 4 et Ariane 5 ont été exploitées en parallèle pendant plus de trois ans. Cette fois-ci, l'Europe n'aura pas ce luxe.
La situation est d'autant plus inconfortable que nous pouvions compter sur le lanceur russe Soyouz en guise de recours en cas de difficultés avec la montée en cadence d'Ariane 6. Mais l'invasion russe en Ukraine et la rupture de la coopération ont effacé cette option du jour au lendemain.
Les retards de développement dans les programmes de lanceurs sont monnaie courante. Qui se souvient aujourd'hui que le Falcon Heavy de SpaceX avait trois ans de retard ? Il a suffi à Elon Musk de placer son roadster Tesla au sommet pour que tout le monde l'oublie. Côté européen, Vega C et Ariane 6 ont souffert d'aléas traditionnels dans des circonstances exceptionnelles... Des technologies de rupture se sont révélées plus difficiles à qualifier que prévu, non seulement au niveau des bras et des interfaces qui permettent de remplir et de vidanger les étages, mais aussi au niveau d'un générateur révolutionnaire qui donnera une grande autonomie à l'étage supérieur pour accomplir des missions complexes.
De plus, deux échecs de Vega, dont un mettant en cause des marges de sécurité de fabrication, sont venus fragiliser la filière. Puis, le Covid-19 a quasiment mis à genoux les programmes. Les activités en Guyane ont été longtemps interrompues avant de reprendre avec la moitié des personnels. D'où une productivité réduite : ce qui auparavant prenait une journée à accomplir en nécessitait quatre durant la crise sanitaire.
Le poids du conflit en Ukraine pèse sur la filière
Sur le Vieux Continent, la filière de sous-traitance a aussi été mise à rude épreuve et la chaîne de production a parfois été arrêtée dans l'attente d'un unique composant dont le fournisseur ne parvenait pas à répondre à la demande. Aujourd'hui, avec la guerre en Ukraine, c'est la logistique qui ne suit plus. Qu'un équipement casse en Guyane et il faut attendre des semaines pour trouver une place sur un cargo pour ramener d'Europe une pièce de rechange.
En Allemagne, l'étage supérieur d'Ariane 6 va être mis à feu cet été. Mais cela fait longtemps qu'une telle campagne n'a pas été menée et il a fallu faire preuve de prudence, s'assurer qu'en aucun cas une défaillance puisse causer la perte de l'étage ou, pire, du banc d'essais.
Outre-Rhin, l'impatience grandit et certains voudraient tirer parti de la situation pour récupérer des contrats promis à Ariane 6 en faveur de leurs propres mini-lanceurs. En plus de risquer de perdre momentanément son accès direct au firmament - une première depuis quarante ans -, l'Europe spatiale pourrait se diviser en voyant ses accords de non-concurrence remis en cause.
