De la difficulté de décider à 22 plutôt qu'à 1 ou 2. Tel est le syndrome qui paralyse l'Europe de l'espace depuis plusieurs décennies pour chacun de ses grands projets. Il lui a fallu une quinzaine d'années avant de trouver la parade face à SpaceX et à son lanceur réutilisable Falclon 9, grâce au programme Ariane 6 dont le premier exemplaire volera en 2023. Il lui en faudra plus encore pour s'assurer un accès indépendant au firmament pour ses astronautes.

Ainsi, trente ans après l'abandon de son projet de navette spatiale (Hermès), l'Agence spatiale européenne (ESA) semble enfin faire de cette autonomie un objet de souveraineté. Son patron, l'Autrichien Josef Aschbacher en a même fait sa priorité au début de l'année regrettant que "l'Europe ne dispose d'aucune capacité propre pour les vols habités en orbite basse - à moins de 2 000 kilomètres de la Terre - et encore moins pour les missions d'exploration au-delà de la Lune." Une vraie déception à l'heure où toutes les autres grandes puissances spatiales (Etats-Unis, Chine, Russie) disposent de leurs propres solutions. Même l'Inde a investi près de 1,5 milliard de dollars pour son prochain lanceur (GSLV Mark III) et sa petite capsule habitée (Gaganyaan).

Donner à l'Europe une ambition nouvelle

Dans ces conditions ArianeGroup a créé la surprise au Congrès international d'astronautique (IAS 2022) qui se déroule jusqu'au 22 septembre à Paris (Porte de Versailles) en présentant "Susie" (pour Smart Upper Stage for Innovative Exploration), un projet préparé dans le plus grand secret par ses équipes depuis deux ans. Ce vaisseau mi-navette, mi-cargo de fret est un étage supérieur innovant 100% réutilisable qui se placera en haut du lanceur, qu'il s'agisse d'une Ariane 64 (sa plus grosse version) ou de son successeur. "L'idée est de remplacer la coiffe par ce module de cinq mètres de diamètre qui se "pluggerait" aisément. Il s'agit d'un concept totalement intégré pour réduire les coûts d'opérations", explique Joost Van Tooren, le responsable vols habités à la division Programmes Futur du groupe européen.

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Susie en impose surtout par ses dimensions puisque avec une hauteur de 12 mètres et une masse de 25 tonnes, l'engin dispose d'un volume intérieur de 43 mètres cubes. De quoi lui donner une grande flexibilité. "C'est une solution intelligente et évolutive, qui ouvre l'ère du réutilisable à l'européenne. Elle permettra de réaliser des missions de remorquage, d'inspection ou de mise à niveau de satellites et d'autres charges utiles, de ravitaillement de stations spatiales en carburant, nourriture et équipements, de transport d'éléments pour construire des infrastructures orbitales telles que des stations spatiales", détaille Morena Bernardini, directrice de la stratégie et de l'innovation d'ArianeGroup.

Un jour des astronautes décolleront de Kourou

Surtout, cet étage supérieur aura une version "capsule" pour le transport de cinq astronautes (d'où cinq hublots sur la carlingue) si bien qu'il devient envisageable de voir d'ici à dix ans un équipage d'Européens décoller à bord d'une Ariane 6 depuis la base de Kourou (Guyane) sans dépendre des Américains ou des Russes afin de gagner la station spatiale internationale (ISS), voire un autre complexe orbital privé qui pourrait lui succéder.

Mieux, dans une vision très Jeff Bezos (le patron de Blue Origin) selon laquelle, l'orbite basse reste encore à coloniser, Susie pourra aider à la construction de ce type de structure grâce à sa capacité d'emport. Enfin, le vaisseau pourra aussi s'inscrire pour des missions plus lointaines et de longue distance, en tout cas pour atteindre l'orbite lunaire : il sera possible de lui adjoindre un module de transfert pour assurer la propulsion et l'alimentation en énergie et en air pour l'équipage, à l'instar du module européen de service (ESM) qu'Airbus a construit pour Orion, le véhicule spatial destiné au retour de l'homme sur la Lune, dans le cadre du programme américain Artémis. En réalité, l'Europe tente par ce projet de mobiliser toutes ses compétences fruits de longs héritages : celui de l'ESM donc, mais aussi celui de l'ATV, le véhicule de transfert cargo qui a volé entre 2008 et 2014 et enfin, celui de la navette Hermès abandonné en 1992.

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"Nous disposons de toutes les technologies et capacités pour répondre aux besoins futurs dans l'espace qui ne pourront que croître" assure Morena Bernardini. A une exception près : le vaisseau Susie doit être capable de revenir sur Terre, soit pour rapporter du fret ou des satellites soit pour ramener sains et saufs des équipages d'astronautes. Pour cela, les ingénieurs européens devront réussir ce retour qui passera par un vol plané dans les hautes couches de l'atmosphère puis un atterrissage à la verticale "avec une haute précision".

Un pan entier de la technologie réutilisable que l'Europe est loin de maîtriser. Mais avec les nouvelles ambitions de la Chine, l'accélération du secteur aéronautique imposé par SpaceX ou encore la fin de toute coopération spatiale avec la Russie, l'Europe n'a plus le choix d'avancer avec lenteur. Le projet Susie sera présenté à la ministérielle de l'Agence spatiale européenne du mois de novembre prochain. Ses 22 membres devront décider du budget pour les trois prochaines années. Et faire preuve d'audace au risque de voir l'Europe perdre son statut de grande puissance spatiale mondiale.