Les hommages pleuvent ce jeudi matin après le décès de Georges Charpak presqu'aussi méticuleusement que la pluie vient frapper le pavé parisien. La plupart sont sincères comme les mots touchants de Michel Spiro qui fut l'un de ses proches collaborateurs au Laboratoire de recherche nucléaire (Cern) à Genève, avant "dans ses pas", d'en prendre la présidence ; d'autres, ceux des politiques, à l'instar de la ministre de la Recherche, Valérie Pécresse sont plus convenus.
Mais il faudra plusieurs jours, sans doute, avant que l'on prenne la juste mesure de la disparition du physicien français. Charpak était un homme immense tel que le privilège du métier de journaliste donne l'occasion d'en croiser peu. Sa voix était douce et son humilité sans fond. Comme lorsqu'il évoquait l'association La main à la pâte, dont il fut à l'origine et qui a changé la manière d'aborder l'enseignement de toutes les sciences pour nombre de bambins. "Surtout, ne plus apprendre idiot", disait-il tout sourire. Voilà l'homme, prix Nobel en 1992, qui avait l'intelligence rare de se baisser à la hauteur de ses interlocuteurs pour leur faire aimer la physique. Et qui, obstinément, cherchait à comprendre les autres disciplines. Sa soif de vulgarisation l'honorait, elle était spontanée parce qu'il se voyait avant tout en "passeur de sciences".
Immigré, survivant de Dachau, immense intellectuel
Puis, au-delà du scientifique, il y a l'homme. Celui dont les étapes de la vie se lisent comme un exemple d'intégration. Surprenant dernier pied de nez à l'heure d'une politique sécuritaire outrancière, faite de gonflement de muscles gouvernementaux et d'expulsions de Roms ou d'Africains. Un parcours romanesque donc, depuis l'Ukraine, en passant par l'arrivée du jeune Polonais en France à l'âge de sept ans et qui va devenir un pur produit de l'école de la République. Sans oublier son passage par la résistance et le camp de Dachau durant le second conflit mondial. Sans oublier surtout l'après-guerre, sa naturalisation et une carrière de physicien qui va le mener à la plus haute distinction : le prix Nobel en 1992.
Georges Charpak, enfin, était un immense intellectuel de notre pays. Non parce qu'il en avait fait un métier comme certains de ses collègues de la littérature, cheveux au vent et à la recherche incessante des causes, mais parce qu'il était avant tout citoyen. On l'a vu combattre sur de nombreux fronts. Contre l'URSS en 1978 lorsque celle-ci condamnait les scientifiques dans des camps pour propagande anti-soviétique (le physicien Youri, en l'occurrence). Mais en France surtout, "ce pays si merveilleux" où il n'a eu de cesse de participer à la vie publique. Notamment en défendant l'énergie nucléaire d'une part, mais en condamnant son utilisation militaire d'autre part: il fut un des plus ardents apôtres du désarmement nucléaire. Toujours face au lobby nucléaire, l'un de ses derniers combats a porté contre le réacteur du futur, Iter, à usage civil mais dont l'avenir, en regard des crédits de recherches qu'il engloutit, lui a toujours semblé être une erreur. Georges Charpak était un homme libre et humain. Tout simplement.