Et si les risques d'éruptions volcaniques majeures étaient bien plus élevés qu'on ne le pense ? En Europe, nous vivons avec l'idée que ces événements ne constituent guère une menace à l'échelle d'une vie. L'incident qui s'est produit le 15 janvier dernier dans l'archipel des Tonga s'apparente pourtant à un signal d'alarme, préviennent deux chercheurs britanniques, dans un article de la revue Nature.

Ce jour-là, l'explosion d'un volcan sous-marin de l'archipel des Tonga a détruit 90 % de l'île inhabitée de Hunga Tonga Ha'apai et formé un panache de cendres atteignant la moitié de la taille de la France. Dans la foulée, une onde de choc atmosphérique a fait plusieurs fois le tour de la Terre, et selon les calculs des scientifiques du CNRS, l'explosion a projeté dans les airs un volume de matière d'environ 10 km3, faisant d'elle la plus puissante survenue au 21e siècle, avec une force équivalente à celle, dévastatrice, du Pinatubo (Philippines) en 1991.

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Après un tel choc, la logique voudrait que nous entrions dans une longue période de calme. Pourtant, rien n'est moins sûr. "Des données récentes provenant de carottes de glace suggèrent que la probabilité d'une éruption d'une magnitude de 7 ou plus (soit 10 à 100 fois plus importante que les Tonga) au cours de ce siècle est de 1 sur 6", préviennent Lara Mani, chercheuse au centre pour l'étude des risques existentiels (CSER) de l'université de Cambridge et son collègue Mike Cassidy, basé à l'université de Birmingham. Des éruptions de cette ampleur ont, par le passé, provoqué un brusque changement climatique et même l'effondrement de civilisations. "Pourtant, peu d'investissements ont été faits pour limiter ce qu'elles pourraient nous faire", déplorent les scientifiques, qui demandent que le sujet soit davantage pris au sérieux.

"Ne rien planifier s'apparente à de l'imprudence"

Selon eux, une éruption majeure fait peser autant de risque que la chute d'un gros astéroïde sur Terre. Or, s'il existe un plan et des recherches pour dévier d'éventuels corps célestes menaçants, rien d'équivalent n'a vu le jour pour tenter de contrer les effets d'un volcan hors de contrôle. Certes, des études controversées ont déjà envisagé l'utilisation de particules dans l'atmosphère pour atténuer le réchauffement induit par l'homme en déviant le rayonnement solaire. Mais le scénario inverse (utiliser des particules pour éviter un refroidissement) n'a pas vraiment attiré l'attention jusqu'ici. "Il est théoriquement possible de libérer un agent chauffant à courte durée de vie, ou d'utiliser un avion à haute altitude pour libérer des substances non-toxiques qui se lient aux aérosols contenant du soufre, favorisant ainsi leur élimination de l'atmosphère", assurent les deux auteurs de l'article.

Bien sûr, l'utilisation de ces techniques de géo-ingénierie doit faire l'objet d'un débat. Mais pour être rigoureux, celui-ci doit reposer sur un maximum de connaissances. "Ne rien planifier pour répondre à de grandes éruptions s'apparente à de l'imprudence", avertissent les scientifiques. Grâce aux traces anciennes de soufre dans le sol, nous savons désormais qu'environ 1 300 volcans sont entrés en éruption au cours des 10 000 dernières années. Or, sur les 97 éruptions de grande magnitude détectées dans les enregistrements de carottes de glace, seule une poignée peut être attribuée à des volcans spécifiques. La localisation des autres catastrophes demeure un mystère.

A l'heure où l'orbite terrestre s'encombre de milliers de satellites en tout genre, on pourrait penser que notre système de surveillance scrute le moindre panache et accumule des données en permanence. Il n'en est rien. Seulement 27% environ des éruptions depuis 1950 ont été surveillées avec au moins un instrument tel qu'un sismomètre. Les satellites actuels ne possèdent pas la résolution nécessaire pour étudier de près les changements thermiques, les fuites de gaz ou les déformations du sol... Depuis plus de deux décennies, les volcanologues réclament sans succès des engins d'observation dédiés. Souvent, ils doivent s'en remettre au bon vouloir de sociétés privées afin d'obtenir des images précises. Inadmissible pour Lara Mani et Mike Cassidy : une chance sur six de voir une catastrophe se produire, c'est l'équivalent d'un jet de dé.