Certaines frappes peuvent blesser l'esprit presque autant que le corps. Le 24 février 2022, Galyna Zyma est réveillée à 5 heures du matin par le bruit des bombes avant d'apercevoir des tanks russes depuis la fenêtre de son immeuble de Kharkiv. "En quelques minutes, nous avons basculé dans l'horreur : les tirs d'artillerie, la fumée, les sirènes, le refuge dans les sous-sols, les batailles de rues, puis le manque de tout - électricité, eau, produits alimentaires, etc. Aucune information, aucune perspective. Personne ne pensait que ce cauchemar allait durer et pourtant, je suis partie le 2 mars en laissant dernière moi mon mari et ma belle-mère", se remémore la chercheuse de l'Institut de physique et technique de Kharkiv qui, "ironie du sort", nous écrit-elle, travaillait jusque-là sur la non-prolifération des armes de destruction massive.

Souvent un très long périple à travers l'Europe

Son départ précipité lui a fait traverser l'Ukraine, la Hongrie, l'Autriche et l'Allemagne, avant d'atteindre Strasbourg. "Heureusement, j'avais gardé de nombreux contacts avec des collègues en France, poursuit-elle. L'un d'eux m'a parlé de l'association Femmes & Sciences grâce à laquelle j'ai été aiguillée vers l'université de Strasbourg et enfin, vers votre Académie des sciences, qui m'a littéralement sortie du désespoir."

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Au lendemain de l'invasion, il a fallu aller très vite et le monde de la recherche, très internationalisé, s'est mobilisé. D'abord de façon spontanée : ici un chercheur recevant un collègue chez lui pour quelques jours qui sont devenus des mois ; là, en créant des postes dans les laboratoires, comme à l'Institut Pasteur, à l'université de Toulouse ou encore celle de Strasbourg. "Dans l'urgence, à l'Académie des sciences, nous avons créé un fonds de 100 000 euros et mis en place un comité chargé d'étudier les dossiers comme celui que Galyna Zyma nous a adressé, détaille le physicien Edouard Brézin. Nous les sélectionnons avant de débloquer une aide."

Un dispositif d'aides géré par le Collège de France

D'autres pays ont fait autant, voire plus que la France - la Pologne, la Roumanie, la Suisse, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. Mais à l'échelle de l'Hexagone, l'aide s'est rapidement structurée par l'intermédiaire du programme national d'accueil en urgence des scientifiques et artistes en exil (Pause). "Il a été créé en 2017 quand des milliers de chercheurs fuyaient la Turquie d'Erdogan puis a trouvé aussi son utilité, plus tard, après la prise pouvoir des Talibans en Afghanistan ; si bien que nous avons élargi à l'Ukraine un dispositif existant", rappelle Laura Lohéac, sa directrice générale, dans son bureau du Collège de France, qui pilote l'ensemble.

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Concrètement, toutes les grandes structures de l'enseignement supérieur et de la recherche (comme les universités, le CNRS, l'Inserm, l'Inria, etc.) peuvent accueillir des scientifiques en faisant une demande auprès des responsables du programme Pause. "En règle générale, nous évaluons le degré de menace et l'excellence scientifique des personnes notamment pour voir comment elles peuvent s'intégrer dans un laboratoire, puis nous cofinançons leur installation et facilitons leurs démarches", poursuit Laura Lohéac. A l'instar d'Oksana Mitrofanova, docteur en sciences politiques. "Je travaillais à Kiev pour l'Académie des sciences lorsque j'ai décidé de gagner la France. En arrivant, j'ai été prise en charge par un professeur de l'Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco), explique cette spécialiste des relations diplomatiques franco-ukrainiennes. Il m'a aidé à trouver un logement dans une résidence (la maison Suger à Paris), à monter mon dossier pour avoir cette aide financière qui court jusqu'à fin septembre et m'a permis d'enseigner : à la rentrée, je donnerai des cours à l'Inalco tout en poursuivant mes recherches."

Au total, le programme Pause a secouru quelque 200 scientifiques ukrainiens, en majorité des femmes, souvent venues avec une partie de leur famille, en leur accordant une aide de 6200 à 8200 euros sur trois mois. "Nous les aidons dans leurs démarches administratives (protection temporaire, assurance médicale), conclut Laura Lohéac. La plupart souhaitent rentrer chez elles à l'issue de l'invasion mais comme le conflit continue, leur présence va s'inscrire dans la durée."

Cet article est issu de notre numéro spécial "Nous, les Ukrainiens", en kiosques le 24 août, en partenariat avec BFMTV.