Et le "rideau à câlins" fut. Son inventrice ? Une fillette américaine : Paige, 10 ans, trop pressée de serrer sa Mamie dans ses bras, comme au bon vieux temps. Qu'à cela ne tienne : une bâche en plastique scotchée dans l'encadrement d'une porte, quatre orifices pour y glisser deux paires de bras, et le tour est joué !

Depuis trois mois, le monde entier est assujetti à une étrange chorégraphie. Interdit de manipuler, de palper, d'effleurer. Prière de garder ses distances. Mais qu'arrive-t-il à nos corps privés de l'un de leurs cinq capteurs ? Premier des sens activés in utero, avant la vue, l'odorat, le goût et l'ouïe, le toucher est une question de vie ou de mort pour les nourrissons. Il est aussi le dernier lien, au crépuscule de l'existence, quand la parole n'est plus possible. "La caresse fait naître autrui comme chair pour moi et pour lui-même", écrivait Jean-Paul Sartre dans L'Etre et le néant.

Le toucher rassure, donne confiance, et même facilite la coopération. "C'est l'un des modes d'influence les plus puissants, souligne Jacques Fischer-Lokou, professeur en psychologie sociale à l'université Bretagne-Sud. Nous avons montré que les médiateurs qui effleurent une seconde l'avant-bras de deux sujets en conflit ont plus de chance de leur faire accepter un compromis." Nos politiciens l'ont bien compris. Même si le temps des rois thaumaturges, guérisseurs des écrouelles, est révolu, ils ont gardé un appétit certain pour le contact.

Pétrir, touiller, bêcher, tricoter...

Pour la première fois de notre histoire, nous assistons aussi à une "globalisation de la distance interpersonnelle acceptable", explique Romain Bigé, professeur de philosophie à l'Ecole supérieure d'art d'Aix-en-Provence. "Le tact, qui relevait jusqu'alors de négociations intérieures et de particularismes culturels, est désormais régi par un édit gouvernemental. L'espace social est anesthésié." A défaut de pouvoir s'embrasser comme du bon pain, des millions de Français se sont mis à pétrir, touiller, bêcher, tricoter... Comme pour sentir sous leurs doigts la matérialité du monde.

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La science aura-t-elle réponse à tout ? Suffira-t-il un jour de "se brancher sur une prise de courant pour se sentir aimé", comme l'espérait le héros d'Emile Ajar dans Gros-Câlin ? En attendant, plusieurs start-up y travaillent avec une folle ambition : parvenir à simuler le toucher. La technologie haptique - du grec haptikos, "capable de toucher" - a de beaux jours devant elle, Cédrick Chappaz en est persuadé. Sa société grenobloise, Hap2U, développe notamment des solutions pour le secteur automobile. Par exemple, restituer sur l'écran lisse de votre voiture la sensation d'une molette à cran pour manier l'autoradio sans avoir à quitter la route des yeux. "En déplaçant votre index, vous percevez une vibration proportionnelle au frottement sur la surface, grâce à laquelle vous devinez s'il s'agit de verre, de bois ou de plastique", détaille le chef d'entreprise.

Une borne d'achat multi-sensoriel

Une petite révolution pour les non-voyants, auxquels les écrans, omniprésents dans notre quotidien, ne sont d'aucune aide. La médecine lorgne elle aussi depuis des années sur ce toucher virtuel, à même d'imiter la texture des organes. Utilisée pour enseigner la chirurgie aux étudiants, cette innovation permet déjà d'opérer des patients à distance via des robots - une prouesse prometteuse pour la télémédecine.

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La technologie haptique intéresse bien d'autres secteurs. Imaginez tâter la douceur du pull-over de vos rêves à travers un écran d'ordinateur : le géant chinois du e-commerce Alibaba y est parvenu avec Refinity, son prototype de borne d'achat multisensorielle. Mais pour simuler l'étreinte humaine, l'équation est plus complexe, même si des gants et des combinaisons haptiques ont déjà été testés. Une seconde peau bientôt à la recherche du temps perdu des franches embrassades ? "On en est loin, estime Romain Bigé. Car toucher, ce n'est pas seulement être contigu à une chose. C'est négocier, ne pas savoir où je commence et où l'autre finit. Faire l'expérience de la rencontre."