Grande plume du New Yorker, où il sévit depuis trois décennies, Adam Gopnik est un des chroniqueurs les plus estimés outre-Atlantique. "Honnête homme" à la culture qui brasse large, il a écrit à peu près sur tout : les arts, les lettres, l'actualité nationale ou étrangère... C'est en France, où son magazine l'avait envoyé comme correspondant dans les années 1990, qu'il a trouvé l'inspiration de son premier succès de librairie : De Paris à la lune (1). Dans son dernier ouvrage (2), il analyse l'offensive actuelle contre le progressisme à l'américaine et propose une façon originale d'y répondre. La controverse étant aussi européenne, Adam Gopnik s'imposait comme premier grand témoin de notre série estivale sur le progrès.

L'EXPRESS : Votre définition du progrès? ADAM GOPNIK : Il peut signifier deux choses. Soit la croyance, à mon avis fausse, dans un sens de l'Histoire que nous devrions accepter : la révolution du prolétariat, ou le triomphe de la volonté individuelle. Soit celle, qui est la mienne, dans la possibilité de rendre le monde moins cruel, plus vivable.

Mais y a-t-il encore de la place, dans nos sociétés occidentales chagrines, pour un grand récit progressiste?

Nous sommes tous incomparablement plus riches maintenant que nous ne l'étions voilà ne serait-ce que cinquante ans. Chacun de nous a dans la poche un ordinateur personnel qui aurait coûté 1 million de dollars il y a quatre décennies. Pour autant, nous devons aussi garder à l'esprit l'argument d'Alexis de Tocqueville selon lequel ce qui importe, pour les gens, n'est pas la richesse qu'ils détiennent en valeur absolue, mais leur perception de l'endroit où ils se situent sur une échelle d'attentes et d'espérances croissantes.

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Après l'ère d'abondance du demi-siècle écoulé, toute stagnation relative s'apparente à une forme de misère. Cela posé, dans l'espace euro-américain, la pauvreté et la contestation sont bien plus circonscrites à des "poches" localisées qu'elles ne l'ont jamais été auparavant. Les crises économiques qui nous occupent sont, dans une perspective historique, gérables. Ce constat ne solde pas le problème, mais c'est un fait.

Les termes de "libéralisme" et de "progressisme" sont souvent confondus dans le langage courant. Sont-ils pour autant équivalents ?

Dans le domaine de la philosophie politique, la plus formidable avancée aura été l'accent mis par les grands penseurs libéraux du XIXe siècle, dans le sillage du Britannique John Stuart Mill, sur le fait qu'il n'existe pas de contradiction entre l'affirmation des droits de l'individu et la promotion d'une égalité sociale toujours plus grande. Mill fut l'Albert Einstein des philosophes politiques. De même qu'Einstein démontra que le temps et l'espace sont une seule et même chose vue sous des formes différentes, lui a établi que la quête d'égalité et l'amour de la liberté constituent les deux faces d'une même médaille.

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Si l'on s'en tient à l'observation empirique, les grands Etats libéraux sont parvenus à un plus haut degré tout à la fois de prospérité largement partagée et de liberté individuelle que toutes les autres entités historiquement connues.

Certains dirigeants politiques, à l'image d'Emmanuel Macron en France, invoquent le progressisme pour en finir avec la traditionnelle partition droite-gauche. Ils opposent le progressisme au conservatisme nationaliste. Que pensez-vous de cette stratégie?

La plus grande menace pesant aujourd'hui dans le monde sur les valeurs libérales - j'entends par là ce qu'on appelle en France les valeurs républicaines ou progressistes - est le nationalisme ethnique de droite, tel qu'incarné de concert par Donald Trump et Vladimir Poutine. Dans la recherche de nos réponses à ce phénomène, tâchons de ne pas rester otages de la répartition des sièges de l'assemblée française de 1788 [référence à la seconde assemblée dite "des notables" convoquée cette année-là par le roi, Louis XVI, et appelée à déterminer le poids relatif de la noblesse, du clergé et du tiers état].

Le conservatisme patriotique et le républicanisme libéral sont l'un et l'autre essentiels. Nous avons besoin d'un conservatisme qui puisse prêcher l'attachement à la tradition sans tomber dans la paranoïa, et d'un républicanisme postulant que ce sont des hommes et des femmes libres qui inventent des marchés libres, et non l'inverse.

D'un point de vue historique, le progrès social est une valeur de gauche. Il fut même étroitement associé au marxisme. Aujourd'hui, certains de ses plus féroces détracteurs se recrutent à l'extrême gauche. Comment expliquez-vous cela ?

Le "gauchisme", au sens étymologique, et le "libéralisme", dans son acception anglo-américaine - le "républicanisme", dirait-on en France -, sont progressistes en ce qu'ils ont toujours été confiants dans le processus de réforme. Ils sont totalement opposés à la vision marxiste d'un complot à l'oeuvre dans l'Histoire, que l'on pourrait identifier et avaliser. Le marxiste d'extrême gauche exècre le processus de réforme graduelle que propose le progressisme, parce qu'il lui préfère le rêve révolutionnaire. Le progressisme est optimiste, mais, à la différence du marxisme, il n'est pas utopiste.

Ce qui le rend plus "acceptable" auprès des libéraux de droite, dont Emmanuel Macron est proche ?

Adhérer à l'idée de progrès ne signifie pas embrasser le concept d'amélioration perpétuelle ni sacrifier au culte de la croissance illimitée. Cette adhésion indique que l'on reconnaît que nos natures morales sont faillibles et qu'il nous est possible d'élargir nos espaces de compassion. Un tel progrès doit au premier chef être empathique plus que matériel. A cet égard, Montaigne est essentiel, davantage encore que Montesquieu. Il fut le premier à comprendre que l'empathie naît de notre sentiment commun d'imperfection.

Les néoconservateurs, eux aussi, ont fait de la lutte contre l'idéal libéral du progrès leur cheval de bataille. Quels sont leurs arguments ?

J'ai exploré longuement les assauts de la droite contre le libéralisme dans mon dernier ouvrage. Pour l'essentiel, elle accuse le progressisme libéral de déraciner les communautés, d'attaquer l'identité et, dans un monde de pur matérialisme, de laisser les gens ordinaires livrés à eux-mêmes.

Je soutiens à l'inverse que le monde réel du progressisme libéral est un monde qui construit et des communautés et les respecte ; de la communauté du café parisien du XVIIIe siècle à la communauté gay et lesbienne du Greenwich Village [un quartier résidentiel et branché de New York] d'aujourd'hui. Les communautés qu'il crée sont tout simplement non traditionnelles. En d'autres termes, le pluralisme peut aussi être communautaire...

Au XIXe siècle, âge d'or de l'idée de progrès, le camp conservateur comprenait pourtant une tendance progressiste dans ses rangs. Comment expliquez-vous qu'il soit si critique aujourd'hui ?

Parce que les conservateurs sont opportunistes. La nostalgie pour un passé imaginaire est une émotion puissante, aisément manipulable, tant en France qu'aux États-Unis. Mais il existe un autre ressort : les changements sociaux massifs observés au long du dernier demi-siècle, qu'il s'agisse du rôle croissant dévolu aux femmes ou de l'acceptation de l'homosexualité, défient de nombreuses convictions religieuses, alors même qu'ils doivent être admis comme des évolutions morales positives.

Comment "réenchanter" le progressisme?

Le progressisme républicain libéral doit devenir plus patriotique. Nous devons apprendre à pratiquer un langage des lieux et des racines crédible, et ne pas abandonner les symboles nationaux aux nationalistes. Nous devons aussi nous montrer plus passionnés, quitte à délaisser cette vulgate technocratique et managériale qui fait apparaître le progressisme comme étranger à toute aventure morale. Et, pour finir, il nous faut investir sans relâche dans les services publics, à commencer par l'éducation, afin de continuer à bâtir un monde meilleur.

Nous devons récuser Karl Marx et apprendre de Charles Darwin, le théoricien de l'évolution, que le changement révolutionnaire s'impose, parfois lentement il est vrai, mais qu'il n'en est pas pour autant moins révolutionnaire.

(1) NiL Editions.

(2) A Thousand Small Sanities. The Moral Adventure of Liberalism (Basic Books, non traduit).