Depuis un an et demi, notre mode de vie a drastiquement changé. Fini les embrassades, les serrages de main ou la bise aux inconnus. Le port du masque est devenu la norme, de même que le lavage des mains après chaque activité. L'objectif est clair : limiter la circulation du SARS-CoV-2 dans la population, et ainsi freiner l'épidémie de Covid-19. Mais ces nouvelles habitudes ont une autre conséquence : une baisse notable de la circulation d'autres virus qui se transmettent majoritairement par les gouttelettes respiratoires et les aérosols, comme la grippe, la gastro-entérite ou les bronchites. Une bonne nouvelle, a priori. Pourtant, une exposition limitée à des microbes et bactéries en tout genre pourrait s'avérer problématique. Car l'efficacité de notre système immunitaire repose en partie sur les rencontres de notre organisme avec ces micro-organismes, dont certains peuvent être pathogènes. Une question se pose donc : la période que nous vivons depuis février 2020 - marquée par une hygiène globale inégalée dans l'histoire de l'humanité - peut-elle affecter durablement notre système immunitaire ?

Pour vous faire une idée, sachez que chaque fois qu'on embrasse sa compagne ou son compagnon pendant dix secondes, plus de 80 millions de bactéries sont échangées. Imaginez maintenant que vous êtes à un apéro. À chaque fois que vous trempez un ingrédient dans une sauce, ce sont environ 10 000 bactéries qui rejoignent votre bouche. A votre arrivée au travail, ce sont plus de 10 millions de bactéries qui survolent la surface du bureau où vous vous installez. Bref, dans une vie normale, notre environnement est rempli de bactéries et microbes divers dont nous ne soupçonnons même pas l'existence. Et c'est une bonne chose. En 2003, le microbiologiste Graham Rook a développé "l'hypothèse des vieux amis", selon laquelle nos systèmes immunitaires ont appris à faire face à des virus et bactéries qui nous entourent quasi quotidiennement. Une telle exposition serait donc nécessaire puisqu'elle permet à nos anticorps de détecter et d'expulser ces envahisseurs.

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En réalité, chaque humain naît avec un système immunitaire inné, hérité des gènes de nos ancêtres, mais il est accompagné d'un système "adaptatif", qui évolue en fonction des microbes, bactéries et virus rencontrés dans notre environnement. L'objectif de ce dernier est d'identifier les bons et les mauvais. Sans cette analyse, le système immunitaire déraille et s'attaque aux mauvais intrus, ce qui peut provoquer des maladies auto-immunes.

Un impact négatif sur les jeunes enfants ?

Après un an et demi de mesures de restriction, les adultes peuvent être rassurés. Comme le montre une étude du MIT, le système immunitaire a appris avec le temps à détruire ces microbes et ne l'oubliera pas, même après de longs confinements. Autrement dit, le microbiote - les milliards de microbes qui vivent sur nous et en nous - est "stable et établi". En ce qui concerne les enfants cependant, les scientifiques s'inquiètent de l'influence des confinements successifs. De telles mesures ne permettent pas aux enfants, notamment aux plus jeunes, d'être exposés à suffisamment de bactéries et microbes. "La population occidentale est bien moins sujette aux infections respiratoires et aux gastro-entérites cette année, note auprès de L'Express Hervé Fleury, professeur émérite de virologie au CNRS et à l'université de Bordeaux. Mais que va-t-il se passer quand on va enlever les masques ? Alors que les enfants font des infections à coronavirus quand ils sont petits, sous des formes non graves, leur réponse immunitaire risque désormais d'être affectée. Il est donc difficile d'imaginer que la période actuelle ne puisse pas avoir un impact négatif sur nos enfants".

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Le professeur Jonathan Hourihane, de l'Université de médecine et des sciences de la santé à Dublin, est du même avis : "Nous voulons voir des enfants jouer par terre, se salir et être exposés à de nombreuses personnes dans de nombreux environnements. Le résultat est généralement un système immunitaire fort". D'autant que beaucoup d'études montrent que le système immunitaire se développe majoritairement durant les six premières années de la vie. Ainsi, les mineurs qui vivent dans des grands centres urbains, par exemple, sont exposés à moins de bactéries et microbes présents dans la nature, et sont plus sujets aux allergies, à l'asthme ou aux maladies auto-immunes.

Et les risques sont encore plus élevés chez les nourrissons qui auraient une exposition microbienne limitée. En 2014, une étude de l'Université de Pennsylvanie et de la Bloomberg School of Public Health a révélé que les bébés qui reçoivent des traitements répétés aux antibiotiques courent un plus grand risque d'obésité (les chercheurs ont émis l'hypothèse que le médicament tuait les bonnes bactéries dans l'intestin des enfants). Une mauvaise immunorégulation des enfants en bas âge peut également provoquer une inflammation chronique qui peut conduire au diabète, à l'obésité et aux maladies cardiovasculaires. Des cliniciens de l'Université de médecine et des sciences de la santé RCSI et CHI à Temple Street à Dublin, en Irlande, mènent des recherches pour voir si les restrictions entraîneront une augmentation des allergies chez les nourrissons nés depuis mars 2020. Les chercheurs examineront si la diminution du taux d'infection virale et l'amélioration de la qualité de l'air résultant du confinement rendront les conditions allergiques plus ou moins courantes chez les nourrissons dont les familles ont connu l'isolement et la distanciation physique. Cependant, des conclusions définitives attendent encore d'être publiées.

"Peut-être y aura-t-il des sérums qui combinent la grippe et le Covid"

Il n'est pas nécessaire de paniquer pour autant. Si la France a connu trois confinements jusqu'à présent, aucun citoyen n'est resté cloîtré chez lui durant une année entière. Même au printemps 2020, il était possible de sortir une heure, de s'aérer et, donc, de rencontrer différents microbes et bactéries. Par ailleurs, une étude britannique parue dans le Journal of Forestry Research a montré que les confinements ont coïncidé avec une hausse de la fréquentation des parcs et forêts. Il y a également eu une hausse des achats d'animaux de compagnie ces derniers mois. Or, des études ont montré que les enfants qui grandissent avec des chiens ou des chats ont un risque plus faible de développer des maladies auto-immunes. Ensuite, il faut noter que l'exposition microbienne ne fait pas tout : notre réponse immunitaire est également déterminée par nos gènes.

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Enfin, les scientifiques manquent encore de recul pour étudier l'impact concret des confinements sur le système immunitaire des enfants. Mais le monde a changé depuis 2019, et l'environnement microbien aussi. Devra-t-on finalement remettre le masque chaque hiver à l'avenir pour prévenir une épidémie grippale qui serait bien plus virulente ? "Ce n'est pas impossible", répond Hervé Fleury. Au Royaume-Uni, l'épidémie de grippe est à son niveau le plus bas depuis 130 ans, selon une étude du Royal College of General Practitioners. En France aussi, la grippe semble avoir disparu des cours d'école, de même que le rhume. De quoi craindre la prochaine saison hivernale lorsque le Covid-19 aura disparu. "Notre système immunitaire sera peut-être affecté. Mais cette exposition microbienne moindre pourra être contrebalancée par la vaccination. On peut ainsi imaginer que les Français se fassent massivement vacciner contre la grippe, comme ils le feront pour le SARS-CoV-2. Peut-être même y aura-t-il des sérums qui combinent la grippe et le Covid", note encore Hervé Fleury. Le virologue espère donc que l'engouement des gens pour les vaccins anti-Covid se poursuivra en ce qui concerne la grippe. Selon les chiffres de Santé Publique France, ce pourrait bien être le cas : en 2016, 45,7% des majeurs à risque et des plus de 65 ans se sont fait vacciner ; pour la saison 2020-2021, ce chiffre atteint 55,8%.

Que faudrait-il faire pour renforcer son système immunitaire ? Comme le notent différents scientifiques, les adultes, les enfants et les nourrissons doivent donc sortir et se promener ou se livrer à d'autres types d'activité physique pour entretenir et développer le système immunitaire. Surtout, ne soyez pas tenté de jeter votre gel hydroalcoolique ou votre masque. Le manque d'hygiène ne conduit pas à un meilleur développement immunologique et il est important de continuer à rester propre afin d'éviter d'être infectés par des agents pathogènes nocifs.