Comment ne pas être frappé par la ressemblance entre le moment que nous vivons aujourd'hui et le déroulé de l'automne dernier ? Dans les deux cas, le président du Conseil scientifique Jean-François Delfraissy a sonné l'alerte plusieurs semaines avant que le nombre de malades ne s'envole (le 9 septembre lors d'une conférence de presse en ligne ; et en janvier sur TF1 puis BFM). A chaque fois, il a appelé à des mesures plus strictes pour prévenir une forte dégradation de la situation épidémique.
Disons-le plus crûment : pour éviter de voir encore une fois les morgues se remplir, et les futurs covid-longs et rescapés de la réanimation souffrir dans les mois et les années à venir. En septembre comme en janvier, il ne s'agissait bien sûr nullement d'une opinion isolée. Les (vrais) épidémiologistes, comme les modélisateurs sérieux, tenaient le même discours. Et pourtant, à chaque fois, ces experts n'ont pas su se faire entendre. Les politiques, Emmanuel Macron en tête, ont temporisé, "recadré" - et décidé d'attendre pour agir.
Il existe toutefois une différence majeure entre les deux périodes. En septembre, les "rassuristes" étaient sur tous les plateaux TV, niant toute possibilité de "deuxième vague" et semant le doute dans l'esprit des Français. Les politiques ont pu s'appuyer sur ce doute pour retarder le plus possible l'inéluctable échéance d'un confinement. Cette fois-ci, nul rassuriste à l'horizon, si ce n'est peut-être... à l'Elysée. Les sondages montraient qu'une majorité de Français auraient été prêts à se reconfiner. Mais dans une séquence un brin surréaliste, Emmanuel Macron a laissé filtrer qu'il s'immergeait dans la littérature scientifique, et que ce qu'il y lisait l'autorisait à tenter l'audacieux pari de ne pas refermer le pays face à la menace. Certes, en ce début d'année, les données étaient difficiles à lire. Le virus a su se jouer de nous, et la diffusion (annoncée pourtant) du variant britannique a compliqué la lecture de la situation. Certes, le sanitaire ne peut, à lui seul, emporter les décisions - les impacts économiques, psychologiques et sociaux doivent être mis dans la balance, et ils pèsent lourd.
Mais il apparait clairement que le pouvoir a perdu son pari. Car ne nous leurrons pas : les rustines imaginées pour faire face n'y suffiront pas. Le virus, devenu plus contagieux, gagne pour l'instant la course contre la vaccination. Son rythme est bien trop lent et les difficultés du laboratoire AstraZeneca ne vont rien arranger. Les transferts sanitaires ne pourront pas suivre le rythme des nouvelles contaminations. Restent les déprogrammations d'autres activités hospitalières, pour dégager de la place et des moyens humains pour s'occuper des patients atteints de formes graves du covid, mais avec tout l'impact que l'on connait sur les malades non-covid.
Quand ce nouveau pic épidémique sera passé, il faudra faire le compte du nombre de personnes qui auront perdu la vie au nom de ce pari si risqué. Sacrifiées pour un bénéfice incertain, puisqu'il faudra de toutes façons à un moment ou à un autre freiner l'épidémie, au risque sinon d'assister à une catastrophe sanitaire inimaginable dans un pays comme la France.
