C'est une problématique récurrente qui connaît une intensité particulièrement forte ces derniers mois. Depuis plusieurs jours, les services hospitaliers s'alarment du manque de personnel soignant en amont des vacances scolaires, et redoutent une vague de fermetures des urgences dans les semaines qui viennent. L'association Samu-Urgences de France comptait ainsi la semaine dernière au moins 120 hôpitaux en grande difficulté de fonctionnement, dont la moitié a dû se résoudre à une fermeture, le plus souvent partielle, de leurs urgences, en raison du manque de personnel.

Mardi, Emmanuel Macron a annoncé une mission d'un mois confiée au Pr François Braun, président de Samu-Urgences de France, pour diagnostiquer la crise et proposer des pistes pour y répondre. La première étape de ce plan devant être décliné à l'échelle des "1 200 bassins de vie" français, et visera territoire par territoire, à déterminer "là où sont les manques", selon les mots de la ministre de la Santé Brigitte Bourguignon.

Des manques de personnels répartis sur tout le territoire

Au-delà des simples services d'urgences, la problématique du manque de soignants est criante dans de nombreuses spécialités. Pour se faire une idée, il est possible de regarder les données fournies par le Centre national de gestion. Cet organisme publie chaque trimestre la liste des postes vacants dans les structures hospitalières en France dans le cadre du recrutement des professionnels hospitaliers. Le tour de printemps ayant lieu actuellement, cette liste a été actualisée au 15 avril 2022.

Les départements les plus sombres sont ceux qui connaissent le plus grand manque de soignants par rapport à la population du département. Nous nous sommes concentrés sur trois spécialités hospitalières parmi les plus critiques en termes de postes vacants. Les médecins anesthésistes-réanimateurs (particulièrement sollicités durant la crise du Covid-19), ainsi que les médecins urgentistes, et les radiologues, spécialisés dans l'imagerie médicale. Dans quasiment tous les départements français, des postes de titulaires sont vacants. Avec plus ou moins de disparités selon les structures. Ainsi, au 15 avril le département des Bouches-du-Rhône manquait officiellement de 42 postes d'anesthésistes-réanimateurs et de 28 urgentistes. Ces chiffres ont été pondérés par département au regard du nombre d'habitants et donc de structures hospitalières. En Corrèze, territoire près de 10 fois moins peuplé que les Bouches-du-Rhône, 10 urgentistes sont manquants dans les hôpitaux, et seulement quatre médecins anesthésistes-réanimateurs.

LIRE AUSSI : Déserts médicaux : les villes également touchées par la pénurie de généralistes

Paris est le département dans lequel le nombre total de postes vacants dans ces trois spécialités est le plus élevé, c'est aussi le département qui comprend le plus de structures hospitalières en France. Plus d'une cinquantaine de médecins réanimateurs manquaient à l'appel au 15 avril, et plus de 23 urgentistes. "Ce sont les postes d'urgentistes titulaires qui sont vacants, ils augmentent puisqu'un certain nombre de ces professionnels démissionnent pour pouvoir revenir travailler en intérim et maîtriser leur temps de travail", fait savoir Christophe Prudhomme, le porte-parole de l'Association des médecins urgentistes de France. Si ce chiffre ne permet pas une photographie tout à fait précise de la situation des services hospitaliers, il permet d'indiquer une tendance parfois inquiétante. "Le nombre de médecins manquant est très supérieur au nombre de postes vacants annoncés par le CNG, poursuit Christophe Prudhomme. A l'Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) sur l'ensemble des médecins des urgences il y a seulement 50 % de titulaires, donc les postes vacants sont sur cette catégorie-là, ce qui veut dire qu'il manque encore du monde."

Problématique structurelle du manque d'infirmiers

Au sein de l'hôpital, les difficultés se portent aussi et surtout sur les infirmiers. Au sein de l'AP-HP la situation serait même "critique", selon son patron, Martin Hirsch. D'après lui, 15 % des lits d'hôpitaux au sein de ces établissements franciliens sont fermés, avec des problèmes spécifiques qui "se portent sur les infirmières". "On en a 1 000 de moins qu'il y a un an à la même époque. On avait prévu de créer 400 postes supplémentaires, on n'a pas pu les créer. Donc il nous manque 1 400 infirmières par rapport à ce qu'on aimerait avoir", expliquait Martin Hirsch en début de semaine.

Partout, les services hospitaliers constatent des difficultés à trouver des infirmiers. Depuis près de dix ans pourtant, le contingent hospitalier a augmenté, passant, selon les chiffres de la Drees, de 388 666 en 2012 à plus de 490 000 en 2021. Une hausse continue, mais insuffisante face à la montée des besoins en soins relèvent les professionnels. Selon les projections de la Drees, le nombre d'infirmiers nécessaire en 2040 pourrait atteindre un peu moins d'un million (881 000). "Le vieillissement de la population et l'accroissement des affections de longue durée (ALD) augmentent le nombre de pathologies chroniques et donc demandent plus de soins", décrypte Patrick Chamboredon, président du Conseil national de l'ordre des infirmiers.

LIRE AUSSI : "On les appelle sur leurs congés" : partout en France, des urgences au bord de la fermeture

Une problématique structurelle du manque de personnel est bien connue des institutions mais elle a connu une accélération particulièrement forte avec la crise du Covid-19. "La crise sanitaire a surmobilisé les infirmiers à l'hôpital, et le rattrapage ensuite des déprogrammations a démultiplié une crise existante depuis longtemps", souligne Patrick Chamboredon qui note que les professionnels de santé non médicaux sont très nombreux à vouloir quitter la profession. Une étude réalisée en décembre par l'Ordre des infirmiers et à laquelle ont répondu 60 000 inscrits révélait ainsi que 15 % des professionnels affirmaient "vouloir changer de métier dans les 12 mois à venir".