L'écart entre les réceptions du mal-aimé vaccin anti-Covid AstraZeneca et le nombre d'injections se creuse. D'après les données du gouvernement, la France détient au 16 mai quelque 7 392 000 doses de ce sérum mis temporairement de côté courant mars après la découverte de cas de thromboses particulièrement rares, mais pouvant être mortelles. Les injections d'AstraZeneca, de son nom commercial "Vaxzevria", s'élèvent quant à elle à 4 336 571. Environ trois millions de doses attendent donc les plus de 55 ans, les seuls éligibles pour ce sérum, comme le préconise la Haute autorité de Santé (HAS).
Plusieurs problèmes se posent aujourd'hui. Cette décision bride de fait sa généralisation, comme le souhaitait à l'origine le gouvernement, pour qui le prix avantageux ainsi que le mode de conservation (au réfrigérateur entre 2°C - 8°C) présentaient au départ un avantage certain pour la vaccination de masse. D'après les données de Santé publique France au 14 mai, AstraZeneca ne représenterait assez logiquement plus que 6,7% des doses administrées chaque jour, loin derrière son concurrent Pfizer.
Le record d'injections en une journée reste, et restera vraisemblablement, les 179 428 piqûres réalisées le 12 mars, trois jours avant la "pause" dans plusieurs pays européens, dont la France. Le déficit d'image du vaccin à vecteur viral, par rapport à ses concurrents, joue également. Depuis le début du mois de mai, un peu moins de 30 000 injections via AstraZeneca sont réalisées chaque jour contre plus de 370 000 pour le Pfizer-BioNTech, véritable locomotive de la campagne d'immunisation.
Le président du Conseil de la stratégie vaccinale, Alain Fischer, estime de son côté à un million le nombre de doses d'AstraZeneca non utilisées jusqu'ici. Le professeur obtient vraisemblablement ce total en retranchant les réceptions aux livraisons, qui elles s'élèvent à 6 250 400. Ce qui ne veut pas dire, comme le montre les chiffres susmentionnés, que toutes les doses sont exploitées, loin s'en faut. "Je vous exhorte à vous faire vacciner, avec tous les vaccins en particulier avec AstraZeneca", exhortait le Premier ministre Jean Castex samedi dernier. Ce combat est perdu d'avance, regrettent les pharmaciens et médecins sur le terrain.

Doses reçues et utilisées d'AstraZeneca en France
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Pédagogie et... fermeté ?
La dynamique n'est pas bonne, notamment dans les pharmacies, premières pourvoyeuses de rendez-vous AstraZeneca. "Sur 50 créneaux, environ 33 ont trouvé preneur la semaine précédente", témoigne à L'Express Éric Myon, pharmacien à Paris et secrétaire général de l'UNPF (Union des pharmaciens de France). "Ce que je comprenais sur une semaine "accordéon" marquée par le pont de l'Ascension. Mais pour la semaine prochaine, je n'ai que 34 réservations d'effectuées pour 58 créneaux disponibles. On sent que l'intérêt pour ce vaccin baisse". La récente ouverture des rendez-vous du jour pour le lendemain pour les majeurs ne change rien à leurs soucis. "Nous avons du mal à trouver des volontaires pour vacciner avec AstraZeneca", confirme Philippe Besset, gérant d'une officine à Limoux, dans l'Aude, et président du syndicat de la FSPF (Fédération des syndicats pharmaceutiques de France).
Un problème dont a malgré tout conscience le "Monsieur Vaccin" du gouvernement, le professeur Alain Fischer. "C'est un vaccin qui a fait l'objet d'extensions d'indications, puis de restrictions à partir du moment où ont été signalés les rares effets indésirables liés à ce vaccin, c'est compréhensible et surtout, les médecins sont confrontés à leurs patients qui ne comprennent pas bien ou ne veulent pas tout à fait suivre les recommandations. Il faut des bases solides pour argumenter", explique-t-il dans un entretien publié samedi par Midi Libre. En bref, se montrer pédagogue, voire ferme s'il le faut. "À plus de 55 ans, la recommandation est de deux doses d'AstraZeneca. Le médecin ne doit pas céder. Chaque fois qu'on le fait, on empêche une autre personne d'être vaccinée", poursuit Alain Fischer. Et de relativiser : "Il y a quand même plus de 4 millions de Français vaccinés par l'AstraZeneca... Il pourrait y en avoir un peu plus, mais il aurait aussi pu y en avoir moins."
Fin avril, le ministre de la Santé Olivier Véran estimait à 4,3 millions de Français pouvant encore relever de la vaccination chez les plus de 55 ans, afin d'atteindre une couverture de 80% parmi les classes d'âges les plus âgées et plus susceptibles face à la maladie. D'ici la fin juin, la France devrait compter sur 14,7 millions de doses du sérum à la réputation difficile. Autant dire que l'offre sera quoiqu'il arrive largement supérieure à la demande. Fermeté ou pas.
"Je ne vois pas de solution"
Mais en vérité, cette demande ne manque pas. "On reçoit tous les jours une trentaine d'appels de jeunes qui veulent se faire vacciner et que l'on redirige vers les centres, cela nous prend un temps fou", confie avec une pointe de frustration Éric Myon. Sans aller jusqu'aux vingtenaires ou trentenaires, pour qui le vaccin AstraZeneca n'est pas du tout recommandé, des petits ajustements pourraient permettre d'écouler les stocks. Le patron d'officine cite l'exemple du Canada qui administre le sérum aux plus de 40 ans dans les régions de l'Ontario et de l'Alberta. Faut-il le rappeler, le Royaume-Uni a lui aussi vacciné une grande majorité de sa population majeure à l'aide de "Vaxzevria".
L'hypothèse a été écartée par la Haute autorité de Santé pas plus tard que mercredi. Cette dernière estime que le "point de basculement du rapport bénéfice/risque individuel" se produit toujours "à partir de 50-55 ans", en tenant compte de la situation épidémique, mais aussi des autres vaccins à ARNm disponibles. La HAS ne s'est par ailleurs pas prononcée sur la "décharge" évoquée par le ministre de la Santé Olivier Véran, permettant potentiellement aux jeunes de donner leur consentement et ainsi déroger à la règle de l'âge. Un système qui aurait aussi convenu à Alain Fischer. "En Allemagne, on fait signer une décharge à ceux qui se vaccinent, et la population n'a aucune réticence. En Espagne non plus". Une démarche qui, chez nous, est vivement critiqué. Éric Myon y voit un "transfert de responsabilité" dangereux et inutile. "On peut faire signer ce que l'on veut, les proches du patient n'en tiendront pas compte s'il arrive quelque chose."
Si l'on ne peut pas jouer sur ce critère de l'âge, Jacques Battistoni, président de MG France, principal syndicat chez les médecins généralistes, est assez pessimiste. "Il n'y a pas de solution pour écouler les doses. Nous allons faire les secondes injections en cabinet, mais une fois que ce sera fait, d'ici juillet donc, on n'en fera pas beaucoup d'autres. Il est devenu extrêmement difficile voire quasi impossible de faire 11 ou 12 piqûres [pour finir un flacon, NDLR] avec une cible si étroite, en quelques heures." Un avis partagé par Philippe Besset. "Je pense qu'en dehors des rappels, il y a désormais peu d'intérêt à persister avec ce vaccin du fait de la disponibilité d'autres solutions. Si le nombre de doses des autres vaccins avait été insuffisant, bien sûr il aurait fallu insister", glisse le pharmacien, qui se prépare à l'arrivée de Moderna dans les officines et les cabinets médicaux, avec une maigre première commande de 300 000 doses au niveau national. "Tout le monde n'en aura pas", déplore Jacques Battistoni, lui-même généraliste à Caen, partagé entre cet espoir de se rendre plus utile sur le front de l'épidémie, et un sentiment de "gâchis" vis-à-vis d'AstraZeneca.
Ce ne sera peut-être pas totalement le cas, si la France décide finalement d'envoyer ses doses à l'étranger. Un demi-million va être prochainement alloué au programme Covax destiné aux pays pauvres et soutenu par l'Organisation mondiale de la Santé. Un début. Mais cette initiative pose aussi une question éthique, juge Marie-Paule Kieny, virologue présidente du comité scientifique sur les vaccins, sur Europe 1. Est-il raisonnable de n'envoyer à ces pays que les doses rejetées par les Français ?
