Il y a un an jour pour jour, et sous les yeux du monde entier, le Royaume-Uni débutait sa campagne de vaccination contre le Covid-19, légèrement en avance sur le reste de la planète. La dénommée Margaret Keenan, 90 ans, restera dans l'histoire comme la toute première personne au monde à bénéficier du vaccin à ARN messager développé par le laboratoire Pfizer-BioNTech. Un moment attendu, tant l'impuissance dominait jusqu'ici face aux dévastatrices vagues de Covid qui faisaient alors du Royaume-Uni le pays le plus endeuillé d'Europe par la maladie.

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Depuis ce 8 décembre 2020, les injections n'ont jamais cessé outre-Manche. Au 5 décembre dernier, quelque 118 millions de doses avaient été administrées en Angleterre, en Ecosse, au pays de Galles et en Irlande du Nord. Auprès de L'Express, le professeur d'immunologie à l'Imperial College de Londres, Danny Altmann, revient sur ce qui ressemblait encore, à l'époque, à un pari fou.

L'Express : Quel regard portez-vous sur la campagne de vaccination au Royaume-Uni ?

Ici, elle est souvent décrite comme un grand succès ! Il est vrai qu'elle a d'abord agi de façon rapide et percutante pour endiguer la vague de contaminations due au variant Alpha à l'hiver 2020. D'un autre côté, l'adhésion a petit à peu diminué comparé à d'autres pays européens : sur la seconde dose, nous sommes seulement le neuvième pays le plus avancé sur le continent. De plus, nous avons été remarquablement en retard pour approuver les vaccins pour les adolescents. Cela signifie que nombre d'entre eux sont retournés à l'école à la rentrée sans être vaccinés. Ils ont joué un rôle énorme dans le long plateau de contaminations lié au variant Delta (toujours en cours). Ensuite, parce que nous avons vacciné tôt, nous avons perdu en immunité plus tôt que les autres, et le lancement de la campagne de rappel n'a pas été assez rapide. Alors, mon verdict est le suivant : la campagne a été plutôt bien menée, oui, mais pas de façon géniale non plus.

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Le Royaume-Uni a plutôt misé sur le vaccin AstraZeneca, à base d'adénovirus, plutôt que sur les vaccins à ARNm en premier lieu. Etait-ce le bon choix, après les critiques formulées à son égard, notamment en Europe ?

J'ai été un peu consterné de voir ce vaccin trivialement politisé au détriment de la santé publique. Au final, à mon sens, AstraZeneca/Oxford a sans doute eu le plus grand impact mondial sur l'atténuation de la pandémie, car il a bénéficié à un plus grand nombre de pays et représente des milliards de doses injectées. Notre laboratoire [au Hammersmith Hospital, sur le campus de l'Imperial College] a réalisé l'une des méta-analyses les plus complètes de tous les essais de vaccins. Les avantages et inconvénients sont à chaque fois différents. Des vaccins obtiennent des résultats légèrement plus élevés en ce qui concerne les anticorps neutralisants, certains pour les lymphocytes T, d'autres voient leurs effets perdurer plus longtemps, certains moins... Et tout cela varie également selon les réponses aux variants. En vérité, n'importe lequel de la vingtaine de vaccins actuellement sur le marché pourrait sortir un pays du pétrin dans lequel le Covid l'a plongé. L'utilisation de vaccins à ARNm pour le rappel (ou troisième dose) est une décision scientifique plus nuancée basée sur des préoccupations concernant une potentielle résistance liée à des anticorps anti-adénoviraux [propriété des vaccins à adénovirus comme AstraZeneca], bien que cela puisse ne pas être un problème.

Quelles étaient vos craintes avant le début de la vaccination britannique contre le Covid-19 ? Le pays a été le tout premier à se lancer dans la vaccination de masse, avec des produits certifiés mais encore largement méconnus du grand public.

Mes craintes étaient seulement que nous n'obtenions pas les vaccins assez rapidement pour éviter une catastrophe encore plus grave. En tant qu'immunologue et vaccinologue, je connaissais l'étendue du travail réalisé sur les vaccins avec adénovirus (comme AstraZeneca) et ARNm (Pfizer-BioNTech-Moderna) au cours des dix à quinze dernières années. J'avais donc de grands espoirs concernant leur succès.

Quelles conclusions peut-on tirer un an plus tard, sur l'évolution de la vaccination ?

Le point central, écrasant, est qu'il existe maintenant 24 vaccins différents dans le monde (et plus de 100 en cours d'essais), largement basés sur des présentations hautement immunogènes de la protéine Spike. Nombre d'entre eux ont d'ores et déjà été massivement efficaces pour atténuer les horreurs de la pandémie.

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En revanche, et après avoir passé beaucoup de temps à cartographier l'immunité au virus SARS-CoV-2 (et son déclin), j'ai été plus profondément dérangé par la dangereuse désinformation selon laquelle "l'immunité naturelle" - le fait d'attraper le Covid - pourrait en quelque sorte être une stratégie alternative à la vaccination. Nous voyons le coût de cela malheureusement, comme aux Etats-Unis, où certains comtés anti-masques et anti-vaccins ont plusieurs fois la mortalité des autres. Ce prix à payer est très élevé.

Quelles sont selon vous les conséquences et les enseignements à tirer de cette campagne, en matière de santé publique ?

Nous avons besoin d'une véritable stratégie de préparation à la pandémie, y compris des plateformes de vaccins entièrement prêtes à être lancées. J'espère profondément que des leçons seront maintenant apprises. D'un autre côté, plus positif, le nouvel élan derrière les vaccins et les nouvelles technologies alimenteront demain la lutte contre d'autres grands tueurs où les progrès avaient ralenti : le paludisme, le VIH ou encore la tuberculose.

Quelle image forte de cette campagne de vaccination gardez-vous à l'esprit ?

Ayant travaillé dans ce domaine toute ma vie, j'ai ressenti une certaine émotion de voir devant les centres de vaccination des centaines de personnes faire la queue tôt le matin pour être accueillis par des vaccinateurs bénévoles, des tasses de thé et, surtout, des vaccins avec un niveau d'efficacité dont aucun d'entre nous n'avait osé rêver. Bien sûr, il y a des images négatives. Le SARS-CoV-2 agit comme un virus tueur qui se lie à nos récepteurs ACE2 et peut nous tuer à moins que vous n'ayez un niveau élevé d'anticorps neutralisants, induits par la vaccination. Malheureusement, j'ai rencontré beaucoup de personnes qui n'en sont pas convaincues, et qui assurent avoir fait leurs propres "recherches" sur Facebook ou Google. Ou d'autres qui évoquaient des "faits alternatifs".

Comment voyez-vous l'année à venir ? Faut-il désormais développer de nouveaux vaccins, encore plus robustes, ou parier d'abord sur une troisème dose pour tous ? Les deux peut-être ?

Le paysage mondial de l'évolution virale du SRAS-CoV-2 et de l'immunité de l'hôte est maintenant diversifié et change rapidement. Nous sommes face à une maladie bien plus complexe que la feuille blanche avec laquelle nous avons commencé en décembre 2019. Les gens du monde entier peuvent être non infectés ou avoir été diversement infectés par la souche de Wuhan, Alpha, Bêta, Gamma, Delta, Omicron - ceci superposé par divers vaccins, ou aucun.

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Le plus important désormais est de travailler dur pour une distribution mondiale équitable des vaccins. Ce n'est pas que de l'altruisme. C'est la certitude que nous ne serons jamais débarrassés des nouvelles épidémies et variants tant que nous n'aurons pas mis tout le monde en sécurité. Nous avons vu avec Omicron qu'un variant peut traverser le globe en quelques jours. A court terme, la réponse est certainement les rappels. A plus long terme, il faudra se tourner vers des vaccins de nouvelle génération qui offriront une protection plus large et plus durable.

Vous parlez d'accès pour tous aux vaccins, mais saurons-nous convaincre le monde entier de se faire vacciner ?

Au début, beaucoup d'entre nous ont examiné les données du monde entier sur l'hésitation à la vaccination dans divers pays (notamment la France) et craignaient que cela atténuerait ses effets. En fait, la plupart des pays ont eu une adoption vaccinale bien en avance sur les projections. C'est-à-dire que de nombreux hésitants au vaccin sont revenus. Les données fluctuent toujours selon les pays, mais dans l'ensemble, cette hésitation a tendance à diminuer avec l'augmentation des cas et des décès.