Pour le Dr Rachel Bocher, une journée marathon vient de s'achever. En ce vendredi soir du mois de mars, la cheffe du service psychiatrie du CHU de Nantes souffle enfin. Toute la semaine, elle a enchaîné les rendez-vous, jonglant entre ses patients habituels, des entrevues urgentes ou des nouvelles demandes de consultation - trois sollicitations supplémentaires pour cette seule après-midi. La pause sera de courte durée : son agenda, surchargé, semble calé au millimètre. Depuis quelque temps, la psychiatre assure avoir multiplié son nombre de patients hebdomadaires par "trois ou quatre". "Ça ne s'arrête plus", souffle-t-elle.
En cause ? La pandémie mondiale de Covid-19, venue perturber depuis un an la santé mentale des Français. Anxiété, troubles du comportement alimentaire, troubles cognitifs, augmentation des addictions, des tentatives de suicide ou des épisodes dépressifs... Douze mois après le premier confinement, les conséquences psychologiques et psychiatriques du Covid inquiètent, plus que jamais, les professionnels. Alors qu'en 2019, 419 000 patients ont été hospitalisés en psychiatrie selon les chiffres de l'ATIH (Agence technique de l'information sur l'hospitalisation), le Dr Bocher craint que ce chiffre n'augmente considérablement pour l'année 2020 et dans les mois à venir. "Ce n'est plus une vague de patients qui nous fait face, c'est un tsunami", image-t-elle. Mais par manque de moyens et de places disponibles, la psychiatre s'inquiète de ne pouvoir stopper à temps cette déferlante.
"Le pire serait de se retrouver face à un scénario catastrophe, où nous devrions hiérarchiser les patients. Choisir le plus malade parmi les malades", craint la spécialiste, qui assure déjà "ne pas être en capacité de voir tout le monde". Avec une augmentation significative des demandes liées au Covid, et alors que le système est déjà "débordé la plupart du temps", son constat est clair. "Si rien n'est prévu, certains patients ne pourront plus être pris en charge correctement".
"État constant de sur-occupation"
Dans son service de Nantes, la psychiatre voit défiler, depuis un an, toutes sortes de patients victimes de troubles anxio-dépressifs. "Mais la plupart du temps, ce sont des femmes, des jeunes, ou des personnes précaires", insiste-t-elle. En rendez-vous, elle voit de tout. Il y a d'abord ces malades aux antécédents connus, mais dont l'état s'est soudainement dégradé pendant la pandémie, comme ce jeune homme qui n'a pas mis un pied dehors depuis le mois de septembre ou cette patiente ayant développé une phobie sociale extrême, soudainement apeurée par les menaces venant de l'extérieur.
Il y a ces malades, aussi, jusqu'alors inconnus des services de psychiatrie, et qui déboulent du jour au lendemain à l'hôpital. "Ils avalent des médicaments ou sautent par la fenêtre, alors qu'ils n'avaient aucun antécédent", raconte Rachel Bocher. Et il y a ceux, enfin, pour lesquels la Covid-19 elle-même a entraîné des "désordres inflammatoires" à l'origine d'états dépressifs ou anxieux - une conséquence moins connue de la maladie, encore étudiée par de nombreux psychiatres à travers le monde.
Tous nécessiteraient une prise en charge directe et un suivi spécifique. Et tous pourraient, à court ou à long terme, développer des troubles psychologiques de plus en plus profonds. "Mais on est dans un état constant de suroccupation", témoigne le Dr Bocher, qui doit régulièrement retarder des rendez-vous ou renvoyer des patients vers le libéral - où les soins ne sont pas toujours pris en charge par la Sécu. Faudra-t-il, comme les services de réanimation durant les pics de la pandémie, finir par choisir entre les patients les plus graves ? "C'est déjà le cas depuis longtemps", tranche le Dr Mathilde Horn, psychiatre au CHU de Lille. "Mais avec la pandémie, c'est de pire en pire".
"La situation empire"
Alors que 80% des troubles psychiatriques sont pris en charge en ambulatoire en France, la psychiatre lilloise a constaté une "très forte" hausse des demandes de consultation au sein du CMP (Centre médico-psychologique) où elle travaille. En trois mois de pandémie, son service a ainsi accueilli le nombre de patients habituellement pris en charge en un an. "Et nous sommes loin d'être équipés pour toutes les demandes", regrette-t-elle. Résultat ? "On tente de voir tout le monde, mais l'attente est de plus en plus longue pour des patients parfois très fragiles", lâche le Dr Horn.
Pour elle, il n'est plus si rare de hiérarchiser les patients en fonction de leurs troubles. "On évalue les malades qui ont des symptômes sévères, comme des éléments délirants ou des idées suicidaires, et ceux qui ont des symptômes plus modérés", raconte-t-elle. Les premiers sont pris en charge immédiatement, les autres sont redirigés vers le libéral, ou se voient fixer un rendez-vous "dès que possible". "En temps normal, ça prend deux ou trois semaines... Mais en ce moment, on peut avoir des délais d'attente de six mois", regrette la psychiatre. Au risque, parfois, de voir certaines situations s'aggraver.
Dans certains cas, il arrive également au CHU de Lille de transférer des patients de psychiatrie vers des hôpitaux de la région, en fonction de la disponibilité des places. Un cas rarissime, qui n'arrive habituellement "qu'une ou deux fois par an". Mais cet hiver, ce cas de figure s'est déjà présenté "plusieurs fois". "La situation empire, je vous le garantis", martèle la psychiatre. S'il est difficile d'obtenir des chiffres récents sur la situation globale des services de psychiatrie et de pédopsychiatrie sur le territoire, les témoignages livrés à L'Express sont parlants : partout, les bilans sont les mêmes. Des demandes de consultations qui "explosent" à Nantes, des soignants qui "pressent, compressent, jonglent" avec leurs rendez-vous à l'hôpital spécialisé Saint-Anne, des taux d'occupations de "110%" à l'hôpital Henri-Mondor de Créteil, des soignants en psychiatrie déjà "épuisés" à Lille... Et une inquiétude grandissante, en particulier dans les services de pédo-psychiatrie.
"Peu ou pas de places"
Au centre hospitalier du Rouvray, en Seine-Maritime, les mineurs atteints de troubles psychosociaux ou psychiatriques ont "littéralement envahi notre unité de pédiatrie", rapporte ainsi le Pr Priscille Gerardin, cheffe du pôle Psychiatrie Enfants et Adolescents de la structure, où 40 des 47 lits de pédiatrie générale sont actuellement occupés par des "patients psy". Les chiffres sont impressionnants : l'année dernière, 171 patients ont été accueillis aux urgences pédiatriques de l'établissement pour des idées suicidaires (soit une hausse de 63% par rapport à 2019), 57 pour des tentatives de suicide (+12%), 49 pour des troubles du comportement (+96%) et 69 pour des troubles du comportement alimentaire (+68%).
Du "jamais-vu", selon la soignante, qui décrit un service de pédiatrie "complètement débordé", où les médecins "se plient en quatre" pour tenter de placer les jeunes "où ils le peuvent". Mais le problème semble être le même partout : "peu ou pas de places", résume le Pr Gerardin, dépitée. "De fait, on augmente les délais d'attente, et on réduit le temps que nous passons avec chacun de nos patients". Si elle tente de rester optimiste, la soignante l'énonce clairement : "Parfois, on laisse partir des patients un peu limite. Si rien ne change , la qualité des soins ne peut que se dégrader".
"Il y a évidemment un manque de moyens", confirme le Pr Richard Delorme depuis son service de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent, à l'hôpital parisien Robert Debré. Alors que son service a d'abord connu une certaine accalmie pendant le confinement, il assure connaître aujourd'hui un taux d'occupation de 120 à 130% - les enfants sont accueillis à deux, trois ou quatre par chambre. Et depuis septembre, les choses se sont soudainement accélérées. "Nous avons eu une augmentation de 100% des tentatives de suicide de patients de 15 ans et moins", raconte-t-il. Soit 40 adolescents pris en charge pour avoir essayé de mettre fin à leurs jours sur la période, contre "une vingtaine" habituellement.
"On va droit dans le mur"
"C'est une constatation nationale : si on ne fait rien, nous serons totalement submergés au moment où nous aurons le plus besoin de nous", résume le Pr Marion Leboyer, directrice de la Fondation FondaMental et responsable du pôle psychiatrie du groupe hospitalier Henri Mondor. Face à la situation, elle et ses collègues demandent une série de mesures concrètes, à prendre "dès maintenant".
Soutien à la recherche concernant les conséquences du Covid long, prévention au sujet des dépressions et des troubles anxieux, un accès au soin plus accessible et plus clair pour les patients, déploiement de plateformes en ligne, ouverture de lits en psychiatrie, choc d'attractivité pour les métiers de psychiatre et pédopsychiatre... "Il faut une stratégie précise, un plan de relance digne de ce nom", réclame le Pr Leboyer. "Sinon, on va droit dans le mur".
Selon l'étude Coviprev menée par Santé Publique France depuis mars dernier, la santé mentale des Français ne semble effectivement pas s'améliorer : mi-février, 22,7% des sondés indiquaient ainsi être victimes d'anxiété, contre 17,6% mi-mai, à la sortie du confinement. Et alors qu'en 2017 (année de référence précédente), seuls 9,8% des Français se déclaraient en état de dépression, ils sont aujourd'hui 22,7%. Pas moins de 8,2% des personnes interrogées, enfin, assuraient il y a un mois avoir eu des pensées suicidaires au cours de l'année écoulée - soit près du double qu'en 2017, où elles n'étaient que 4,7%.
