Raciste la France? L'hebdomadaire d'extrême droite Minute a comparé en une la garde des Sceaux Christiane Taubira à un singe, suscitant l'indignation de la classe politique et des associations antiracistes. Yamina Benguigui a réalisé des documentaires notamment sur l'immigration et les discriminations avant de devenir ministre déléguée en charge de la Francophonie. Interview.

Comment réagissez-vous après les attaques racistes dont Christiane Taubira a été la cible?

C'est un vrai lynchage verbal et sexiste. Les mots utilisés contre elle sont des balles. Ceux qui l'animalisent sont des groupes d'extrême droite qui ont importé l'idéologie ségrégationniste de l'Amérique des années 1950. Ils sont allés exhumer ce langage qui déshonore la France.

Est-ce que cela vous inquiète?

Oui, bien sûr. Aujourd'hui, c'est un lynchage verbal. Mais demain, ce sera quoi? Va-t-on passer à l'acte?

D'autres femmes politiques, comme la ministre des Droits des femmes Najat Vallaud-Belkacem, ont reconnu être elles aussi la cible d'attaques racistes. Est-ce votre cas également ?

Oui, sous de nombreuses formes, avec des insultes comme "rentre chez toi" ou "sale arabe". A l'Assemblée nationale, récemment, alors que je faisais référence à la première génération des pères maghrébins, j'ai entendu distinctement "qu'ils crèvent" dans les rangs de l'opposition. Les préjugés ont la peau dure dans notre pays, que ce soit sur le physique, la couleur, la fonction. Avec Najat Vallaud-Belkacem, Rama Yade, Rachida Dati, ou Jeannette Bougrab, nous avons subi des injures racistes, souvent anonymes, lâches, sournoises, sans visage. Mais aujourd'hui, la violence incarnée, assumée, revendiquée, de ces injures raciales faites à Christiane, marquent une rupture et un saut dans l'inconnu. C'est la France de Simone de Beauvoir, de Simone Veil et de toutes les Françaises que l'on insulte.

Comment expliquez-vous la montée en puissance de ces attaques racistes ces derniers mois?

Le racisme n'est pas monté en puissance, il est devenu visible. Il s'assume sans complexes. Il a toujours gangrené notre société, mais dans l'invisibilité. C'est ce que décrit d'ailleurs mon documentaire Le plafond de verre.

D'où vient selon vous ce racisme décomplexé?

Il a pris racine au moment de la perte des colonies, entrainant ressentiments, frustrations, et deuils. Les politiques dans les années 1960 n'ont pas tenu compte et anticipé les conséquences de la décolonisation et la réalité d'une France multiraciale. En dépit de la marche des jeunes Français issus de l'immigration pour l'égalité et contre le racisme à laquelle j'ai participé, la réalité d'aujourd'hui vient nous rappeler violemment que nous devons enfin commencer à faire notre catharsis.