Ni les perroquets ni les toucans, et pas davantage les habitants des deux rives, n'ont jamais prêté attention au tracé de la frontière. Depuis l'annexion de la Guyane sous Louis XIII, la limite avec le territoire voisin est imprécise. D'ailleurs, lorsqu'ils parlent du pays frontalier, les "gens du fleuve" disent "de l'autre côté". Et il ne viendrait à l'esprit d'aucun Amérindien ou Bushinenge (les "Noirs marrons", dont les ancêtres africains ont fui l'esclavage pour s'isoler dans la forêt) de considérer les habitants d'en face comme des étrangers. Au contraire, ces derniers sont leurs cousins. Et, depuis toujours, Amérindiens et Bushinenge occupent indistinctement les deux berges du Maroni, impétueux fleuve qui sépare - et unit - Guyane française et Suriname, l'ex-Guyane hollandaise, devenue indépendante en 1975.
Cependant, à partir du 15 mars, soit quatre siècles après l'arrivée des colons européens, une frontière indiscutable délimite enfin officiellement les deux pays. Et cela, grâce à la technologie satellitaire et l'engagement de diplomates de terrain, français et surinamiens. Il aura fallu qu'éclate, fin 2018, un énième incident frontalier pour que cette initiative s'impose comme une nécessité. Cette année-là, l'armée française lance une opération contre des orpailleurs clandestins, sans savoir que les chercheurs d'or se trouvent en réalité sur le territoire du Suriname.

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A Paramaribo, la capitale, des opposants au gouvernement local saisissent alors ce prétexte pour accuser le parti au pouvoir de faiblesse vis-à-vis de la France. "Tout est parti de là", raconte Antoine Joly. L'ambassadeur de celle-ci au Suriname s'est alors mis au travail avec un homologue du gouvernement surinamien pour mettre fin au flou juridique qui concerne 450 kilomètres de fleuve. "Si la question des rives [où vivent près de 100 000 habitants] est réglée depuis un traité franco-hollandais arbitré par le tsar Alexandre III en 1891, celle des 950 îles disséminées le long du Maroni et peuplées d'environ 2 000 habitants ne l'est pas", ajoute le diplomate.

Photographie d'archive prise en 2008, montrant des élèves amérindiens du Haut-Maroni se rendant à l'école en pirogue, sur le fleuve Maroni près de Remire-Montjoly, en Guyane
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Il existait plusieurs méthodes pour trancher la question. Celle qui consistait à suivre le talweg du fleuve, c'est-à-dire les points les plus profonds du cours d'eau -mais ce tracé aurait été désavantageux pour la Guyane car cette ligne se trouve près de la rive française. Et celle de la ligne médiane, également problématique, car elle coupe de nombreuses îles en deux. Or il s'agissait d'attribuer ces dernières à l'un ou l'autre des deux pays. Finalement d'autres critères ont été pris en compte, comme la nationalité des investissements (un puits, un groupe électrogène, un débarcadère, un abri...) effectués dans les différents hameaux.
Autre paramètre : le sentiment d'appartenance des autochtones. Se sentaient-ils plutôt français ou surinamiens ? Cette question a donné lieu à des scènes cocasses. "Un jour, j'ai demandé à un chef de village s'il possédait un passeport français, reprend Antoine Joly. Il est parti dans sa case... pour revenir avec le précieux document en main. A son tour, mon homologue lui a demandé si, d'aventure, il disposerait d'un passeport surinamien et... la même scène s'est répétée ! J'ai regardé mon alter ego en lui lançant : "1 partout, balle au centre !" Après consultation avec le "grand man" (chef coutumier), l'île a été attribuée au Suriname.
"Avec ce tracé, tout le monde est gagnant, estime Lénaïck Adam, député français né en 1992 sur la rive droite du Maroni et premier Bushinenge ("Noir marron") élu au Palais-Bourbon. Qu'il s'agisse de la gestion de la forêt, de la lutte contre l'orpaillage ou contre le trafic de cocaïne, les choses seront désormais plus simples." Et incontestables.
