Le naufrage d'un small boat, mercredi 24 novembre, dans la Manche ayant entraîné la mort de 27 personnes aura-t-il le même effet électrochoc que l'image du petit Aylan en 2015 ? Souvenez-vous, cette année-là, des milliers de réfugiés syriens prennent le chemin de l'Europe. Certains se noient en tentant la traversée depuis la Libye, d'autres parviennent difficilement à atteindre la Grèce, l'opinion publique française et européenne se montre indifférente, voire hostile. Puis le 2 septembre, la photo du corps sans vie d'Aylan échoué sur une plage turque fait le tour du monde et devient le symbole du drame traversé par les migrants. En France, pour la première fois, l'opinion publique, jusque-là réticente, bascule et demande majoritairement que l'on accueille les réfugiés. Le Premier ministre, Manuel Valls, écrit : "Il avait un nom : Aylan Kurdi. Urgence d'agir. Urgence d'une mobilisation européenne".
L'émotion suscitée mercredi par le naufrage au large des côtes du Pas-de-Calais sonne comme un écho de cette année 2015. Immédiatement, on a vu Gérald Darmanin se rendre à Calais ; le Premier ministre, Jean Castex, organiser en urgence une réunion de huit ministres et Emmanuel Macron exprimer sa "compassion" et déclarer que "la France ne laissera pas la Manche devenir un cimetière". Derrière eux, tous les candidats à l'élection présidentielle d'avril 2022 se sont dits horrifiés, émus... quels que soient leur bord politique et leur regard sur la question migratoire. Mais au-delà des mots, au-delà des déclarations, ce drame conduira-t-il à prendre des décisions susceptibles de sortir Calais et les migrants qui s'y trouvent de l'impasse dans laquelle ils sont enfermés depuis des années ?

Un policier turc face à Aylan Kurdi décédé en mer, à Bodrum en Turquie le 2 septembre 2015. La photo avait suscité une émotion planétaire.
© / afp.com/Nilufer Demir
Rien n'est moins sûr tant la situation est connue de tous depuis des mois et qu'aucune solution n'est trouvée. Ce n'est pas la première tragédie que connaît la région. Depuis janvier, avant le naufrage de mercredi, le bilan humain s'élevait à trois morts et quatre disparus, après six morts et trois disparus en 2020. Chaque nuit ou presque, les secours mènent des opérations pour récupérer des naufragés et alertent sur les risques sans cesse grandissants. Depuis 2018, la sécurisation des accès au tunnel sous la Manche et au port a poussé les aspirants à l'exil et les passeurs à se déporter vers les passages maritimes. Le phénomène n'a cessé de s'accélérer. En août, la préfecture maritime du Pas-de-Calais avait comptabilisé 15 400 tentatives de départ et 3500 passagers secourus. En dépit de l'hiver, le comptage au 20 novembre était bien supérieur : 31 500 migrants avaient quitté les côtes et 7800 ont été aidés.
Or, la France et le Royaume-Uni passent leur temps à se renvoyer la balle plus qu'à élaborer une réponse commune. Mercredi encore, le Premier ministre britannique, Boris Johnson, pointait du doigt les Français, estimant qu'ils n'en avaient pas fait "assez" pour empêcher les traversées, malgré une aide de plus de 60 millions d'euros pour renforcer la surveillance de leur littoral. Aussitôt, lors d'un entretien téléphonique, Emmanuel Macron a "fait savoir" à Boris Johnson "qu'il attendait des Britanniques qu'ils coopèrent pleinement et qu'ils s'abstiennent d'instrumentaliser une situation dramatique à des fins politiques".
Un appel à Frontex bloqué par... la France
Trouver des solutions n'est certes pas facile. De la baie de Somme jusqu'à Dunkerque, le littoral est très étendu et ne peut être surveillé ni en permanence, ni en totalité. Les passeurs l'ont bien compris, ils lancent sur les eaux de nombreuses embarcations simultanément pour submerger les forces de surveillance et parvenir à faire passer une partie de leurs "clients" qui s'acquittent de 2000 à 3000 euros pour rejoindre ce qu'ils voient comme l'eldorado.
Mais au-delà, des questions de fond se posent aux Français, Britanniques et Européens. Ainsi, Emmanuel Macron a beau jeu de demander "le renforcement immédiat" de Frontex après le naufrage de mercredi. Mais une lecture attentive de l'entretien accordé par Fabrice Leggeri, le directeur général de l'agence européenne, le 21 novembre dans le JDD, laisse perplexe : il y explique que, depuis le mois de mai, la France l'a sollicité pour une surveillance aérienne, mais que l'appel ayant, en toute légalité, inclus des sociétés britanniques, il est désormais bloqué par... la France qui préfère des entreprises européennes pour cette mission.

Des gendarmes de la brigade nautique de Calais patrouillent à bord d'une vedette à la recherche de migrants tentant de traverser La Manche. Le flux est tel qu'ils sont débordés.
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Autre difficulté à surmonter, la politique britannique de l'asile, extrêmement restrictive et amenée à l'être plus encore. Or, la majorité des présents dans le Calaisis sont Iraniens, Irakiens, Soudanais ou Syriens et peuvent prétendre à une protection. Comme il est quasi impossible pour un réfugié de demander l'asile sans avoir atteint les côtes anglaises, ils tentent tout ce qui est en leur pouvoir pour traverser et avoir une chance de déposer un dossier. Pour l'instant, les Britanniques sont tentés de les décourager en traitant différemment les demandes d'asile suivant que la personne sera entrée légalement ou illégalement sur le territoire. Mais il n'est pas sûr que cela fonctionne tant que les exilés - notamment les anglophones - auront l'impression qu'ils peuvent travailler plus facilement outre-Manche ou tout simplement parce qu'ils y ont de la famille.
Dimanche, aura lieu à Calais, et à l'invitation de la France, une réunion intergouvernementale, en présence des ministres de l'immigration belge, allemand, néerlandais et britannique et de représentants de la Commission européenne. Mais il s'agit surtout de faire face à l'urgence humanitaire et de "renforcer la coopération policière, judiciaire et humanitaire à mettre en place pour mieux lutter contre les réseaux de passeurs à l'oeuvre dans les flux migratoires", selon l'annonce du gouvernement. Mais le temps ne sera pas encore à la grande réforme européenne de l'asile qu'Emmanuel Macron appelle de ses voeux.
En 2016, pour sortir de la crise migratoire, l'Europe avait signé avec la Turquie un accord incitant cette dernière à mieux contrôler ses frontières en contrepartie du versement de six milliards d'euros pour l'accueil et l'accompagnement des réfugiés syriens sur son sol. Une formule que France et Royaume-Uni ont déjà commencé à expérimenter puisque c'est la première qui se charge du contrôle de la frontière en vertu des fameux accords du Touquet et d'une obole de 63 millions d'euros. Pas sûr qu'Emmanuel Macron soit prêt à aller plus loin. Surtout à quelques mois de l'élection présidentielle. L'émotion de mercredi risque fort de faire long feu.
