"Imaginez cette élection à l'époque de Nicolas Hulot et d'Eva Joly, dans l'ambiance de 2012, ça aurait été sanglant, il y en aurait eu partout sur les murs." Comme se le remémore ce dirigeant d'Europe Ecologie - Les Verts (EELV), entre les écolos et leurs primaires, l'histoire est pour le moins torturée. Les mémoires sont gorgées de souvenirs d'ambiances délétères, de tacles assassins, de linge sale lavé en public mettant à mal le sérieux du parti. Alors, à moins de quinze jours du premier tour du scrutin opposant Yannick Jadot, Éric Piolle, Sandrine Rousseau, Delphine Batho et Jean-Marc Governatori, les cadres d'EELV ne boudent pas leur plaisir d'affirmer haut et fort que leur parti, et plus globalement leur courant politique, est entré dans une nouvelle ère, plus apaisée, plus raisonnable.
Bref : 2022, l'album de la maturité. "A l'époque, l'ambiance, c'était 'tenir bon dans l'adversité' ; aujourd'hui, on reste des lanceurs d'alerte, mais le temps est à la conquête et à l'exercice du pouvoir", affirme le patron des Verts, Julien Bayou. Un désir d'unité à tout prix qui frôle tout de même la - fausse - candeur. Ce même Bayou ne va-t-il pas un tantinet trop loin lorsqu'il affirme "que sur le plan des idées, il n'y a absolument aucune différence entre Jadot, Piolle et Rousseau", donnant à la compétition "une grande cohésion d'ensemble" ? Même si les trois concurrents cités mettent en avant leur "radicalité", ils seraient les premiers à s'opposer à ce résumé.
De toute évidence, il règne chez les tauliers écolos une frousse manifeste de voir leurs champions se déchirer, et cela commence par la sémantique : Julien Bayou a décidé qu'aux Journées d'été des écologistes fin août, il n'y aurait pas de "débats" - vocabulaire bien trop belliqueux...-, mais des "cartes blanches" ou des "apéros", pour éviter tout imaginaire de confrontation. "Il y a un corps collectif qui demande à ses candidats de ne pas faire d'esclandres, d'être responsables : la première personne qui va tirer sur les autres va perdre, ils le savent bien", assure la secrétaire nationale adjointe d'EE-LV Sandra Regol.
Tout se passait dans le meilleur des mondes jusqu'à un petit incident qui secoua l'université d'été. Le 20 août, Sandrine Rousseau affirme au Figaro avoir été bousculée par Éric Piolle : "C'était très violent, cela prouve un peu de fébrilité et de manque de confiance." Côté Piolle, on dénonce "une pure invention". Finalement, la candidate dément dans les colonnes de Libération, indiquant avoir été bousculée par la horde de journalistes qui suivait le maire de Grenoble. Vidéos à l'appui, Julien Bayou mène sa petite enquête, dédouane Piolle dans un message lunaire adressé aux militants. Message que Sandrine Rousseau qualifie de "plaidoirie de Piolle" auprès de L'Express...
"C'est un problème éthique majeur"
"Il y a eu un malentendu patent entre deux personnes : après médiation, discussion, recadrage, on l'a circonscrit, et ça se passe plutôt bien", assure Sandra Regol, secrétaire nationale adjointe du parti. Pas pour tout le monde. Éric Piolle ne digère pas l'épisode, convaincu que sa concurrente a délibérément menti, dans un premier temps, pour le faire tomber. "Ce qui s'est passé, ce n'est pas anecdotique. J'ai eu du bol, ça a été filmé, mais si ça ne l'avait pas été, il se serait passé quoi ? C'est un problème éthique majeur", s'est épanché le maire de Grenoble devant ses équipes. "Piolle a réagi comme il le fallait, mais bien sûr qu'il est meurtri", souffle un cadre d'EELV.
Dans la foulée de la polémique, la militante éco-féministe a posté sur Twitter une photo sur laquelle elle pose en compagnie d'Éric Piolle, flanquée du message "La love ecology". Une initiative pleine de bonnes intentions... mais qui ne manque pas d'étonner le maire de Grenoble. "Elle est arrivée, s'est mise à côté, un membre de son équipe a pris une photo, puis elle est repartie ! Eric, quand on lui dit 'Photo !' il fait la photo, mais c'était un photobomb !" glisse un intime de l'édile. Invités tous les deux à l'université d'été de La France insoumise une semaine plus tard, Piolle et Rousseau ne se sont ni affichés ensemble, ne serait-ce que quelques secondes, ni même adressé la parole... Chez Yannick Jadot, on boit du petit-lait de soja. "Je m'interdis de dire que ça joue en notre faveur... Mais on est contents de ne pas être concernés par le bordel entre les deux, qui de toute façon ne pouvaient déjà pas se blairer au départ", sourit-on dans l'équipe de l'eurodéputé.
"Gardez-moi de mes amis, quant à mes ennemis je m'en charge"
Jadot et Rousseau, malgré leurs désaccords idéologiques, s'accordent sur un point : les cadres du parti auraient choisi leur camp depuis longtemps. Et pas le leur. "Si le parti était l'avocat directeur de Piolle, ce serait la même chose", souffle un intime du député européen. Sandrine Rousseau, elle, parle souvent de ses "amis de la direction" avec un immense sourire jaune. A leur sujet, elle cite Voltaire : "Gardez-moi de mes amis, quant à mes ennemis je m'en charge. Je suis l'élément imprévu de cette campagne, dès le début ça a créé une tension parce qu'ils ne m'avaient pas prévue, poursuit-elle. En tout cas, ils sont bien trop agressifs pour être tranquilles." Une direction tellement pro-Piolle qu'elle est accusée de truquer l'élection en faveur du maire de Grenoble. "Il n'y a pas pire que cette période du 15 juillet au 12 septembre pour ouvrir des inscriptions à une primaire après une année de Covid", cingle la vice-présidente de l'université de Lille. "Ils ont voulu fermer et maîtriser au mieux cette élection", insiste celle qui, comme Yannick Jadot, reconnaît qu'elle bénéficierait d'une assiette électorale le plus large possible.
Ces trois-là se retrouvent en septembre pour trois débats télévisés, le 5 sur France Info, le 8 sur LCI et le 10 sur Mediapart. Au sein d'EELV, on espère de tout coeur la plus grande cordialité entre les candidats, sans pour autant leur avoir donné de consignes. "Donner des consignes aux écolos, c'est le meilleur moyen qu'elles soient détournées", ironise Julien Bayou en privé. Tout en prenant bien soin que ça ne vire pas à la confrontation. D'après un cadre, c'est aussi ce qui l'a poussé à choisir LCI plutôt que BFMTV, qui promettait une formule plus offensive. "Tant pis si on se prive de 200 000 spectateurs de plus : entre un débat qui tourne au pugilat et un débat un peu chiant, je préfère mille fois le second", aurait indiqué Bayou à son entourage.
Après cette primaire à risque, le plus dur adviendra : le vainqueur devra ensuite tenter de mener les siens à l'Elysée. Et, compte tenu des discordances entre les candidats, il n'est pas certain qu'il puisse compter sur l'appui plein et entier des défaits. A ses équipes, Éric Piolle confesse qu'il ne serait pas étonné que ses deux concurrents principaux ne soient pas des éléments moteurs de sa campagne présidentielle s'il gagnait la primaire ; il conçoit tout à fait qu'un perdant, déçu, n'ait pas la foi suffisante pour mettre toute son énergie au service de son ancien adversaire. Au sein de la direction du parti, on anticipe également ce scénario, mais on préfère prendre la chose avec philosophie. Et métaphores. "C'est comme en aviron : l'important, c'est qu'il n'y ait personne qui rame à contresens, mais si deux rameurs ne bougent pas ou sont mous, ce n'est pas très grave..."
