1968 reste une mauvaise année pour la Fédération nationale des cinémas de France. Le gouvernement continue à bloquer le prix des places, refusant par ailleurs de supprimer une taxe additionnelle sur les tarifs des entrées. Pour attirer plus de spectateurs, producteurs et distributeurs privilégient les films populaires. Ainsi, 1968 est devenue l'année du sacre de Louis de Funès, à l'affiche de trois comédies grand public. Le gendarme se marie (sorti en novembre), troisième opus de la série des Gendarmes de Saint-Tropez, s'offre la deuxième place du box-office annuel, derrière le dernier chef-d'?uvre de Walt Disney, Le Livre de la jungle. En avril-mai 68, Louis de Funès cartonne avec Le petit baigneurde Robert Dhéry:
Sorti le 22 mars, Le Petit baigneur parvient à faire oublier la nouvelle comédie policière de George Lautner et Michel Audiard (Les tontons flingueurs, Touche pas au Grisbi?): Le Pacha avec Jean Gabin, sorti le 14 mars:
Les productions américaines ne sont pas en reste. Loin des manifestations étudiantes de Mai 68, les cinémas programment La Planète des singesde Franklin J. Schaffer. Avec Charlton Heston dans le rôle principal, cette adaptation hollywoodienne du classique de Pierre Boulle remplit les salles:
Mais c'est Le Bon, la Brute et le Truand de Sergio Leone qui s'impose au box-office du printemps 68. Sorti le 8 mars, ce western-spaghetti reste en tête des chiffres d'entrées au cinéma pendant deux mois:
Pendant que Clint Eastwood joue aux cow-boys et aux truands, les professionels du cinéma français tente de bousculer le ministère de la Culture. "L'affaire Langlois" se place même au c?ur des événements de mai. Le 9 février, Henri Langlois est remplacé au conseil d'administration de la Cinémathèque française par Pierre Barbin, un homme piloté par le pouvoir. Si la Cinémathèque est financée par des fonds publics, elle demeure une association indépendante. Henri Langlois mobilise ses amis, réalisateurs et producteurs, dont Jean-Luc Godard et Jean Renoir. Une série de manifestations est organisée en février et mars. En pleine promo de son dernier film, La mariée était en noire, François Truffaut soutient ouvertement Henri Langlois. Le réalisateur connaît un important succès public:
Henri Langlois est réintégré le 22 avril. Mais le scandale a échauffé les esprits. Deux semaines plus tard, la Nouvelle vague française débarque à Cannes et réussit à annuler le festival. Dans ce reportage télévisé daté de début juin, le jeune Roman Polanski prend part aux débats. Avec deux films chocs (Le bal des vampires en février etRosemary's baby en novembre), il reste l'une des révélations de l'année:
De nombreux films se font l'écho des préoccupations de la jeunesse française. En 67, Jean-Luc Godard sort un film prophétique,La chinoise. Il y décrit des étudiants politisés et décomplexés, qui refusent déjà la société:
Sorti en juin 68, la comédie musicale Les idoles de Marc'O est moins politique que La chinoise, mais tout aussi générationnel. Le film narre l'histoire de trois stars yéyés déchues et propulse Bulle Ogier au rang de star. Marc'O relate en chansons la libération sexuelle et les mouvances politiques de mai:
Si le cinéma populaire a acquis de nouvelles pellicules de noblesse, l'année 68 a remis en cause de nombreuses structures du cinéma français. Au début des années 70, les distributeurs ont eu gain de cause avec la libéralisation des prix des places.
La profession n'a pas su choisir entre l'attitude de Louis de Funès, qui affirmait ne pas faire de politique, et François Truffaut pour qui le cinéma devait s'engager. Et si la Nouvelle vague s'est inscrite dans l'Histoire, la farce et le western spaghetti sont restés les grands vainqueurs de l'année 68.