Depuis plus d'un demi-siècle, les Français votent de Funès. En achetant des billets de cinéma lorsqu'il était vivant. En regardant ses films lorsqu'ils passent à la télé. En les téléchargeant sur Internet lorsque ce n'est pas le cas. Ses invraisemblables grimaces y sont pour beaucoup, mais il y a plus. Car le comédien, avec son aspiration à la réussite matérielle, sa mauvaise foi himalayesque, son énergie ravageuse, a aussi tendu aux Français un miroir dans lequel ils se sont reconnus avec un brin de masochisme. A la veille de l'anniversaire de sa naissance, et au moment où l'acteur a les honneurs de la Cinémathèque française, retour avec les archives de l'Express sur le parcours exceptionnel d'un homme auquel le succès se sera longtemps refusé.
Il s'est passé quelque chose entre les Français et Louis de Funès. Un immense éclat de rire, bien sûr, qui résonne encore aujourd'hui et se transmet de génération en génération, mais, au-delà, une émotion, une rencontre, le sentiment étrange de se reconnaître en ses défauts.
Une vie avant le succès
Ce 31 juillet, Louis de Funès aurait eu 106 ans. Mais cet homme né en 1914 aura dû attendre la fin des années 1950 pour connaître le succès. "Le crâne également rasé, un énorme nez qui tombe dans la bouche, une toute petite taille, il trépigne, s'énerve, bafouille. Son agitation provoque un rire direct. C'est un comique naturel, au premier degré", écrit le 15 mars 1962 Michèle Manceaux alors qu'il triomphe au théâtre dans Oscar. Et les propos de de Funès sont étonnants. "J'ai toujours fait rire, dit-il. J'avais des talents de dessert. Je faisais rire dans les banquets, aux centenaires, aux mariages. Mais j'ai été dessinateur industriel, pianiste, avant d'aller [au cours] Simon. J'étais le plus vieil élève. Je ne suis pas resté longtemps car j'avais besoin de gagner ma vie. Je suis retourné pianoter dans les bars." Etrange destin pour un homme qui incarnera souvent par la suite des patrons à la fortune clinquante et ostentatoire.
À LIRE >> L'entretien avec Michèle Manceaux du 15 mars 1962

"Dès sa première semaine d'exclusivité, "La Grande Vadrouille" a attiré 108 000 spectateurs à Paris." L'Express du 19 décembre 1966.
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La bataille du rire
Ses débuts couleur grisaille, Pierre Billard les détaille au moment où de Funès triomphe au côté de Bourvil dans La Grande Vadrouille, le 19 décembre 1966. "Pendant des années, il va faire de la figuration, interpréter des personnages muets ou de tout petits rôles". Dans Winterset, il doit se contenter de cinq mots : "Le fric, toujours le fric !". Dans son cinquantième film, Les Hussards, son texte est encore plus bref : "Les voilà !". Il attendra dix-huit ans pour avoir l'eau chaude dans son deux-pièces de la rue de Maubeuge. Sa première voiture, il l'a eue à 35 ans. C'était une 4 CV d'occasion et achetée à crédit."
À LIRE >> L'article "La bataille du rire" du 19 décembre 1966

Article sur le succès de Louis de Funès, L'Express du 7 octobre 1968.
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La France vote pour de Funès
Dans les années 1960, tout change, et les triomphes succèdent aux raz-de-marée. La Grande Vadrouille, donc, à ce jour l'une des plus grandes réussites du cinéma tricolore (34% des Français sont allés voir le film !), mais aussi Oscar, Le Petit Baigneur, Les Grandes Vacances, Le Tatoué, Le gendarme se marie... A chaque fois, les foules sont au rendez-vous. "Autrefois, écrit le même Pierre Billard, la courbe des recettes subissait des variations saisonnières. Aujourd'hui, de Funès a remplacé le soleil, la pluie et les jours fériés. Il suffit qu'il apparaisse, et c'est Noël au box-office."
On a dit que la France ne s'était jamais remise d'avoir décapité Louis XVI et avait, en compensation, créé une Ve République aux allures de "monarchie républicaine". Ce n'est pas faux. En tout cas, dans les années 1960, la France a deux visages, note le même Pierre Billard : "Celui austère et officiel, de Charles de Gaulle. Celui, souriant et intime, de Louis de Funès". Deux noms à particule, d'ailleurs...
Les sociologues de l'époque l'avaient compris : "Ce que redoute le plus la France, c'est de perdre son visage en réussissant sa modernisation". Avec les Trente glorieuses, avec le "progrès", avec le déclin de la paysannerie, l'urbanisation, les Français accèdent avec délice à l'aisance matérielle tout en ayant le sentiment confus de diluer leur identité. Et c'est ce que traduit de Funès à l'écran. Ses personnages de nouveau riche renvoient aux spectateurs une certaine image d'eux-mêmes : "Homme d'affaires entreprenant, il est aussi typiquement français en ceci qu'il manque de moyens : l'astuce, la roublardise, le système D suppléeront à ses insuffisances", écrit Pierre Billard. Entre colère et mauvaise foi, l'image n'est pas toujours flatteuse, mais les Français se reconnaissent dans les défauts exacerbés d'un homme vibrionnant qui les renvoient à une forme de bipolarité, à ce mélange d'orgueil et de manque de confiance qui, chez nous, étonnent souvent les étrangers.
À LIRE >> L'article "La France vote pour de Funès" du 7 octobre 1968

Louis de Funès en couverture de L'Express n°1495 du 1er mars 1980.
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Molière-de Funès : la rencontre
Ce n'est pas un hasard si, quelques années après un très grave infarctus, de Funès accepte enfin de jouer L'Avare, un rôle qui le fascinait et qu'il fuyait depuis plus de 20 ans. Le personnage de Molière le renvoie à sa famille, d'origine espagnole ; à son père, dont "il ne comprit jamais pourquoi il s'exila, quittant sa charge d'avocat, en Espagne" ; à sa mère, son "modèle", son "professeur" - "son visage bougeait sans arrêt. A côté d'elle, je suis sculpté dans du marbre", a-t-il confié un jour - ; à son exceptionnelle réussite matérielle après tant d'années de vache maigre. Mais est-ce vraiment ce à quoi il aspirait ? "Le pognon, le pognon, je n'aurais pas espéré en avoir autant, souffle-t-il dans l'Express le 1er mars 1980. Le pognon, ça isole. Je suis arrivé malgré moi en haut de la pyramide et c'est pointu pour s'asseoir, une pyramide". Derrière le trait d'humour, une faille.
À LIRE >> "L'infarctus de Louis de Funès" du 18 octobre 1976 et "Molière-de Funès : la rencontre" du 1er mars 1980

Extrait de l'article du 4 février 1983 consacré à la mort Louis de Funès.
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A de Funès, la France reconnaissante
Il y a chez lui une autre fêlure : s'il a acquis, sans contestation aucune, la reconnaissance des Français, il n'obtiendra jamais celle de certains critiques - Henry Chapier le qualifie de "fatigant". Trop conservateur, sans doute, dans un milieu de gauche ; trop "facile" pour un monde où l'on apprécie parfois l'hermétisme ; trop distant pour susciter une quelconque familiarité, à la différence d'un Fernandel. Il en souffre, évidemment.
Il n'empêche. Quand il meurt, à 69 ans, le 27 janvier 1983, la France est en deuil. "Il est parti, jeudi dernier, à 69 ans, avec une discrétion très polie. Et le vide qu'il laisse est un peu sidérant", écrit Danièle Heymann, qui l'avait souvent rencontré. Et de rappeler quelques chiffres, sidérants, en effet : ses films auront réussi la prouesse de rassembler 86 millions de spectateurs en 11 ans. Au fil des années, un lien profond s'est noué entre cet homme et le peuple de France. "De douanier irascible en chef d'orchestre "rogneux", de valet de cour servile en P.d.g. atrabilaire, il a incarné avec une confondante énergie la faux-jetonnerie généralisée, fustigé avec une constante générosité la radinerie chronique, la soumission permanente à la hiérarchie, souligne la journaliste de L'Express. Si français, finalement, Louis de Funès a pendant vingt ans absous ses compatriotes de leurs mesquineries en les dénonçant."
Et c'est peut-être pour cela aussi que nous l'aimons tant.
À LIRE >> L'article "A de Funès, la France reconnaissante" du 4 février 1983
