Omar Sy, c'est une histoire française. Celle d'un enfant né d'un père sénégalais et d'une mère mauritanienne s'étant hissé au premier plan du monde de la télévision et du cinéma, imposant son personnage désinvolte et généreux, jusqu'à devenir la personnalité préférée des Français.

Omar Sy, c'est aussi une histoire américaine. Voulant conquérir Hollywood, il s'est retrouvé à l'affiche de bruyants blockbusters où sa part de fragilité s'effaçait derrière la virilité impavide de héros occupés à sauver le monde. Installé à Los Angeles, il a appris à voir la France comme les Américains la voient : un cloaque politique. De là des leçons dispensées sur Twitter depuis sa villa californienne sur le traitement en France des migrants, des persons of color ou, plus récemment, sur les violences policières en soutien à la famille Traoré.

Omar Sy, c'est aussi Doudou.

"Certes c'est décalé, c'est sans prétention, mais, bon sang, c'est lourd"

Pendant quelques saisons dans le SAV de Canal+, Omar Sy a fait vivre cet Africain vêtu d'un boubou ou coiffé d'une toque léopard qui chantait en les massacrant des standards du répertoire populaire. Fred Testot se gondolait, le public éclatait de rire. Doudou a disparu avec le SAV en 2012. Omar Sy l'a récemment ressuscité dans un petit clip fait maison. Il y interprète, boubou à nouveau sorti, la chanson d'Aya Nakamura qui s'intitule "Doudou" et dont les paroles édifient (T'es mimi, dis-le moi, Doudou / Prouve-le moi, Doudou / Et ça, c'est quel comportement, Doudou ?).

Quelques-uns ont ri à cette résurrection. Puis les réseaux sociaux ont jugé : Doudou, ça n'est plus drôle. Omar Doudou Sy a été accusé de racisme, de complaisance avec les Blancs ("Noir de service"), et attaqué vivement pour avoir offensé les personnes de couleur par cette parodie aux relents colonialistes, par la manipulation de tristes clichés dont les Africains et afrodescendants sont les cibles constantes. Evidemment, le comédien a répondu qu'il fallait "cesser de dire des bêtises", mais on voit bien qu'entre Doudou et Omar, le torchon brûle.

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Soyons franc, Doudou n'y va pas avec le dos de la cuiller côté clichés racistes. Doudou donne de l'Africain l'image d'un idiot sympathique mais illettré et naïf, comme dans Tintin au Congo. Certes c'est décalé, c'est sans prétention, mais, bon sang, c'est lourd : voilà la version contemporaine des blagues de Michel Leeb des années 1980 dont déjà on doutait qu'elles fussent vraiment drôles. Il est quand même singulier qu'un militant de Black Lives Matter n'en ait pas conscience.

"La conception morale et politique made in USA qu'Omar Sy promeut sur Twitter a achevé de rendre impossible le personnage de Doudou"

Ensuite, il y a fort à parier que si Omar Sy veut garder sa place à Hollywood, Doudou a fait là sa dernière apparition. Trop politiquement incorrect. Qui a tué Doudou ? Les réseaux sociaux ? Oui, mais plus sûrement Omar Sy lui-même. La conception morale et politique made in USA qu'Omar Sy promeut sur Twitter a achevé de rendre impossible le personnage de Doudou. Elle rend Doudou scandaleux. Voir en Doudou une composition d'un comique un peu lunaire qui désamorcerait par la drôlerie les préjugés raciaux est aberrant. Omar Sy est de ceux qui ont injecté dans le système le poison anti-Doudou.

La morale de cette histoire, c'est qu'on ne peut pas être à la fois Michel Leeb et Angela Davis. Ni Banania et Black Lives Matter. Ni le clown Chocolat et Malcolm X. On ne peut pas non plus, étant censeur, se plaindre d'être censuré. C'est ce qui s'appelle être rattrapé par ses postures. Entre le pompier arrosé et l'arroseur pyromane, Omar Sy se pose là, et c'est assez suave.

Connaissez-vous Dave Chappelle ? Ce roi du stand-up est afro-américain. Il s'exprime sur les questions raciales avec une intelligence abrasive. Il met le doigt dans la plaie avec une liberté incomparable. Il scrute, il provoque, il met à nu par le rire. Il ne pose pas. Il ne fait la morale à personne.

Il ne porte pas de boubou.

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