Il y a vingt ans, son éditeur évoquait "une bombe bienvenue atterrie sur [son] bureau", dont certains employés, gênés, refusaient de prononcer le titre : dans Nigger : The Strange Career of a Troublesome Word (Pantheon Books), le juriste afro-américain Randall Kennedy cartographiait les nombreux usages, criminels comme culturels, du mot nigger ("nègre") et plaidait pour son maintien, à bon escient, dans le vocabulaire américain. Vingt ans plus tard, voilà ce best-seller réédité, enrichi d'une longue préface inédite. En deux décennies, la controverse causée par l'utilisation du mot n'a pas faibli et s'invite parfois en France. L'opinion sur le sujet de ce professeur de droit à Harvard, qui travailla au tout début de sa carrière comme clerc de Thurgood Marshall, le premier juge noir de la Cour suprême, ne s'est pas non plus inversée.
L'Express : Pourquoi, vingt ans après, rééditer votre livre Nigger ?
Randall Kennedy : La première raison, c'est qu'il est toujours intéressant de revisiter un livre un certain temps après sa sortie pour voir ce qu'ont produit les hypothèses avancées. La seconde, c'est que ce tristement célèbre "mot en N" a causé beaucoup de polémiques aux États-Unis. Des politiques ont vu leur carrière ruinée parce qu'on les a entendus l'utiliser ; dans mon domaine, l'université, un certain nombre de professeurs ont été sanctionnés pour l'avoir simplement prononcé, par exemple en citant un auteur comme James Baldwin. Je voulais dire quelque chose de ces affaires parce que j'y ai souvent été impliqué comme témoin expert devant des tribunaux ou parce que j'ai écrit des déclarations sous serment à des doyens en faveur des accusés : quand un professeur lit à sa classe un extrait d'une décision de justice qui contient le mot "nègre", il est clair qu'il le fait pour des raisons pédagogiques, il ne veut terrifier ou blesser personne mais instruire des étudiants de la réalité du racisme en Amérique.
Vous écrivez en introduction de cette réédition qu'"aucun mot ne fait ne serait-ce qu'approcher le volume de controverses que provoque nigger". Comment l'expliquez-vous ?
La langue américaine est riche en injures, en mots qui ont été utilisés pour rabaisser des gens sur la base de la race, de l'ethnie, de la religion. Mais un de ces mots affiche une longévité unique, et c'est nigger. C'est même le terme qui sert à générer de nouvelles insultes : on a pu entendre l'expression sand niggers pour désigner des Arabes, ou "nègres de l'Europe" pour parler des Irlandais... Il a une signification spéciale, un pouvoir spécial, qui trouve sa source dans une spécificité du racisme américain : il y existe de nombreuses sortes de racisme, contre les Amérindiens, contre les personnes d'ascendance asiatique, mais le racisme anti-noir est le racisme paradigmatique, celui qui s'enracine le plus profondément dans la vie du pays, qui a généré le plus de violences et d'émotions.
Le sous-titre de votre livre est The Strange Career of a Troublesome World. En quoi le mot "nègre" a-t-il eu une "carrière étrange" ?
Il y a vingt ans, quand j'ai écrit le manuscrit, le titre est la dernière chose à laquelle j'ai pensé. Quand j'ai suggéré Nigger, mon éditeur m'a dit qu'on ne pouvait pas avoir ce simple mot pour titre et qu'il fallait un sous-titre, et j'ai pensé à The Strange Career of Jim Crow, un ouvrage célèbre écrit par un spécialiste réputé de l'histoire du Sud américain, C. Vann Woodward : je me suis dit que j'examinais la carrière étrange d'un mot problématique. Étrange parce que, d'un côté, il sert à maltraiter, à terroriser, a été utilisé d'une façon violente et terrible en arrière-plan de lynchages, de moments où des êtres humains ont été brûlés vifs. Et est toujours utilisé de manière raciste, et condamné pour cela : chaque année, il est cité dans des centaines d'affaires de meurtres, d'incendies volontaires, de viols, de kidnappings... Mais d'un autre côté, il est aussi utilisé dans le sens inverse, non-raciste. Les noirs américains, par exemple, peuvent l'utiliser de manière affectueuse : "Come over here, let me give you a hug, my nigger".
Quand quelqu'un dit cela, il ne menace pas la personne à laquelle il s'adresse, il lui dit de venir lui donner l'accolade, qu'il l'aime bien. Quand l'activiste des droits civiques Dick Gregory écrit ses mémoires, il les intitule Nigger : il n'essaie pas de rabaisser les noirs, il utilise le mot de manière ironique. Cette année, le spectacle à la mi-temps du Super Bowl, le plus grand événement sportif américain, était assuré par Dr. Dre et Snoop Dogg : quand ils ont chanté leurs morceaux, ils ont sauté le mot nigger mais tous ceux qui les écoutaient savaient qu'il était là. C'est ce qui fait tout son intérêt : d'un côté, il est condamné, marginalisé, tabou ; de l'autre, il est très présent, des gens en jouent selon des usages très différents, affectueux, humoristique, ironique...
Avez-vous l'impression que les débats sur ce mot sont devenus plus vitrioliques en vingt ans ?
Oui, de la même manière que tout est devenu plus vitriolique aux États-Unis. En 2002, je concluais le livre en estimant que ce mot était parti pour rester et allait continuer à générer des polémiques aux États-Unis. Vingt années ont passé et je pense que ma prédiction était juste. Et quand je dis que ce mot continue de susciter la controverse, c'est en partie en lui-même mais aussi sur la toile de fond d'une société de plus en plus déchirée par une amertume absolument extraordinaire.
Vous évoquez un mouvement "éradicationniste" à l'encontre de ce mot. Le jugez-vous généralisé ?
Je ne dirais pas qu'il est généralisé mais il est certainement puissant et influent, par exemple sur un nombre substantiel de campus. Il y a quelques années, je prenais note de temps en temps d'une polémique dans une université mais je pensais qu'il s'agissait de quelque chose d'atypique, que cela n'allait pas être un phénomène continuel. Et pourtant, depuis trois ou quatre ans, il y a un flux régulier d'épisodes de ce genre. Cela se produit si fréquemment que des professeurs ont désormais recours à des réflexes d'autodéfense : j'ai des amis qui, sous aucun prétexte ne prononceront ce mot ou qui, s'ils citent un document qui le contient dans un livre, vont simplement mettre un "n" suivi d'un astérisque par peur de déclencher la polémique.
Avez-vous la sensation d'un clivage générationnel sur le sujet ?
Je pense que parmi les différences générationnelles, on trouve l'opinion, chez beaucoup de jeunes gens, selon laquelle certaines personnes ne doivent pouvoir, sous aucun prétexte, prononcer certains mots en raison de leur identité raciale. Par exemple, je pense que beaucoup d'étudiants, blancs et noirs, sont en désaccord avec moi sur le sujet mais me fichent la paix parce que je suis noir. Si j'étais blanc, je pense qu'ils ne me laisseraient pas finir ma phrase.
Que répondez-vous à cet argument selon lequel ce mot ne peut être employé que par certaines catégories de personnes ?
Que si quelqu'un utilise ce mot dans une visée raciste, il doit être condamné, qu'il soit noir ou blanc. Et que quand une personne noire l'utilise ironiquement ou dans une visée comique, eh bien, elle l'utilise ironiquement ou dans une visée comique, et que je donnerais la même liberté de manoeuvre à une personne blanche. Pour dire les choses de manière directe, je suis totalement contre l'idée qu'on puisse empêcher des gens d'utiliser certains termes, d'étudier certaines choses ou d'adopter certains points de vue en raison de leur couleur de peau.
Je ne crois pas aux frontières raciales dans le domaine de la culture. Je suis fan de Spike Lee, j'aime ses films mais je suis en désaccord avec lui quand il propose qu'un artiste noir puisse utiliser ce mot mais qu'un blanc ne le puisse pas. Certains films de Quentin Tarantino, comme Django Unchained ou True Romance [réalisé par Tony Scott mais écrit par Tarantino, NDLR] l'emploient et sont formidables. Tarantino en a écrit le scénario et il est blanc, et alors ? La question est : quel usage fait-on de ces mots, figurent-ils dans un bon film ? Un artiste est un artiste et doit être jugé sur la base de son travail.
En France, on a récemment débattu du titre du célèbre roman de Joseph Conrad, Le Nègre du "Narcisse", rebaptisé dans une nouvelle traduction du titre qui avait été utilisé pour éviter la polémique dans sa première édition américaine, Les Enfants de la mer. Le même débat a eu lieu sur les Dix petits nègres d'Agatha Christie, autre roman britannique rebaptisé Ils étaient dix...
Je pense qu'il faut respecter les artistes et le langage qu'ils utilisent. Si c'est le titre du livre, c'est le titre du livre, à quoi bon l'effacer ? Les gens savent ce qu'il en est et l'effacer est, pour ce qui me concerne, défigurer notre culture. Aux États-Unis, certaines éditions de Huckleberry Finn ont remplacé le mot "nègre" par un autre : cela constitue une attaque contre l'art littéraire de Mark Twain. J'irai plus loin : si vous adoptez cette attitude, cela signifie-t-il que vous effacerez ce terme quand vous le rencontrerez dans l'autobiographie de Malcolm X ou dans l'oeuvre de James Baldwin ? Cela se produit déjà : il y a quelques années est sorti un documentaire, largement salué, sur ce dernier, intitulé I Am Not Your Negro, mais ce n'est pas ce que Baldwin a dit, c'était "I am not your nigger". L'usage de ce mot est réprimé dans des circonstances où il ne devrait pas l'être. Si une classe doit lire Huckleberry Finn, qu'elle le lise : le mot est là, ne le refoulez pas, et si vous voulez discuter de pourquoi ou comment Mark Twain l'emploie, faites-le.
Votre vision de ces controverses a-t-elle été affectée par la présidence de Donald Trump, souvent analysée comme un retour de bâton racial après celle de Barack Obama ?
Il y a vingt ans, dans la première édition, j'écrivais que si un homme politique animé d'ambitions nationales comme la présidence des États-Unis était soupçonné d'utiliser le mot "nègre", cela serait pour lui le baiser de la mort. Donald Trump m'a montré que j'avais tort. Nous ne savons pas si les allégations selon lesquelles il l'employait sont vraies mais de toute façon, cela n'aurait pas eu de conséquences, la polémique n'a pas pris : beaucoup de gens sont partis du principe que oui, c'était probablement le cas, et ont haussé les épaules.
L'ascension de Donald Trump nous a montré que le racisme était beaucoup plus répandu et puissant aux États-Unis que les gens l'ont cru, que je l'ai cru, d'autant que, malgré sa défaite lors de la dernière présidentielle, il demeure une figure puissante, soutenue par des militants qui, pour certains parmi les plus acharnés, sont ouvertement racistes, et qu'il se refuse à répudier. Cela a-t-il affecté ma vision des polémiques racistes en Amérique ? Oui. Je crois toujours à ce que j'écrivais il y a vingt ans sur l'utilisation du mot "nègre" mais franchement, l'ascension de Donald Trump a fait planer un nuage sombre sur tout cela.
