De pétitions en réunions de crise, le secteur culturel s'est dernièrement presque tout entier tourné vers le ministère de la Culture et la puissance publique pour le sauver de la situation épouvantable où l'a plongé la pandémie. Il n'est pourtant pas besoin d'être grand clerc pour deviner que le ministère sauvera qui il pourra, c'est-à-dire certainement pas tout le monde, et fera beaucoup de déçus. Si ce sauve-qui-peut ne recouvrait pas tant de situations humaines désastreuses, il pourrait susciter une fine ironie : la pandémie, en somme, a douloureusement rappelé à ceux qui voudraient voir dans la culture une île enchantée à l'écart des servitudes du monde qu'elle est en réalité une économie.
Or, depuis des années, le rapport de force entre le ministère de la Culture et le secteur culturel vise précisément à limiter voire abolir les contraintes du marché pesant sur ce secteur : ne se concevant pas comme tributaires d'une économie (ou d'un marché), les acteurs culturels ont demandé à l'Etat de les en immuniser. Protestant de son exception, clamant sa soustraction aux basses nécessités de l'intendance, obtenant enfin toutes les garanties pour prendre des risques artistiques (réels) bien souvent exempts de risque économique, le secteur culturel s'est constitué en contre-économie. La tension permanente entretenue avec les nombreux ministres de la Culture successifs a eu pour conséquence de dissoudre la raison d'être du ministère dans une sorte de clientélisme tacite dont tout le monde semblait s'accommoder, les ministres eux-mêmes y trouvant bien leur compte politiquement.
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La politique culturelle est morte
Ce qui a succombé au fil de cette évolution, c'est l'idée même de politique culturelle. Le monde culturel a totalement perdu l'habitude de penser et de construire avec la puissance publique une trajectoire qui dépasse les intérêts particuliers, qui associe des acteurs différents, qui donne sens à l'ensemble du dispositif. Nous ne voyons que trop bien dans la crise actuelle que la crise du spectacle vivant n'est pas celle de l'édition ni celle des musées; et que ressaisir l'ensemble dans une lecture politique, dans une finalité commune, est devenu presque impossible tant le paysage s'est diffracté en catégories et sous-catégories, dont chacune, ces derniers temps, rappelle d'autant plus bruyamment au politique son existence et ses difficultés qui sont superbement ignorées par les autres segments de la culture.
Nous n'avons pas entendu d'acteurs de cinéma s'inquiéter du sort des chanteurs lyriques. Et vice-versa. Tout cela remonte de manière désordonnée et surtout très individualiste vers ce sein chaleureux qu'est le ministère. Seulement, à force de se laisser dissoudre (et comment en serait-il autrement avec huit ministres en dix ans ?), à force de consentir à une perte de magistère, le ministère de la Culture n'est plus que l'ombre de lui-même. Sa faculté à remporter des arbitrages est plus qu'amoindrie. L'impact politique des ministres successifs est faible (Roselyne Bachelot pourrait bien faire mentir ce constat). Il se pare de capacités qu'il a perdues depuis longtemps.
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Netflix ou Vivendi peuvent plus pour la culture que ne peut la puissance publique
La crise culturelle en France advient au moment où la pratique du "je t'aime, moi non plus" avait déjà sérieusement dépassé ses limites, cantonnant la puissance publique au rôle ingrat de tiroir-caisse avec pour effet de laisser en déshérence, faute de stratégie et de vision, des pans entiers de notre paysage culturel. Considérée, à la faveur de la tempête, comme le port où l'on s'abrite, la puissance publique n'a simplement plus les ressorts financiers et politiques pour contenter le secteur culturel. L'année blanche est l'arbre qui cache la forêt, et cette forêt se consume à feu couvert depuis trente ans. Ce domaine d'activité devrait savoir que Rome n'est plus dans Rome, Rome est dans les grands établissements, dans les grandes maisons audiovisuelles, chez les grands producteurs, etc.
Le paradigme a changé. Netflix, Google ou Vivendi peuvent plus pour la culture que ne peut la puissance publique. Nous cherchons à éteindre un incendie historique avec des tuyaux dont nous découvrons à cette occasion qu'ils sont percés. Se dévoile une situation qui impose de repenser le rapport des forces, de faire renaître une volonté politique, d'inventer une nouvelle grammaire de la culture en France. Ce n'est plus seulement une question de posture. C'est une question de vie ou de mort.
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Ancienne plume d'Emmanuel Macron, le normalien Sylvain Fort connaît bien le monde de la culture, qu'il a observé de près quand il officiait à l'Elysée. Il est président du site Forumopera.com et auteur de nombreux livres, dont le dernier, Contre l'esprit de défaite, l'esprit de conquête (L'Observatoire).
