On ne saurait dire lequel est le goudron et lequel sont les plumes. Depuis son tout premier jour à l'Elysée, Emmanuel Macron a, collés à la peau, deux épithètes dont il ne parvient pas à se dépêtrer : "président des riches" et "président des villes". Contrairement au premier, le second a ceci de problématique qu'il émane de l'ensemble de ses oppositions et d'une immense partie de la population. Quel que soit le numéro de l'"acte", l'histoire entre le chef de l'Etat et les fameux "territoires", émaillée par de nombreuses prises de bec et incompréhensions, n'a jamais connu de jours heureux. Macron ? Trop technocratique, trop parisianiste, trop jacobin pour les élus locaux - même pour ceux qu'il avait un temps séduits.

Pourtant, un membre du gouvernement - non encarté à La République en marche - l'assure avec aplomb : "Il est caricaturé, en réalité il est beaucoup plus girondin que ne l'est Edouard Philippe!" Davantage que l'ancien député de Seine-Maritime, qui vient de fêter sa réélection à la mairie du Havre ? Etrange idée. Mais un deuxième ministre, puis un troisième, et enfin un proche du président, opinent du chef. L'un d'entre eux souffle : "Certes, Philippe est maire. Enfin, c'est un élu qui a hérité d'une mairie... Mais le conseiller d'Etat reprend souvent ses droits, avec sa logique centralisatrice, sa perception légaliste d'un Etat qui produit de la norme d'en haut." On se souvient, bien sûr, de l'instauration des 80 kilomètres à l'heure, directement pilotée par le Premier ministre, provoquant l'ire des élus locaux.

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Renforcer la présence de l'Etat tout en laissant une marge de manoeuvre aux élus locaux

Macron le Parisien, ce ne serait donc qu'un malentendu. Une "injustice", nous dit-on même. Alors, pourquoi diable cette perception est-elle apparue et a-t-elle subsisté aussi longtemps ? "Il y a des batailles de récit que l'on perd au début, et qu'ensuite il est difficile de remporter", se lamente l'un des "mormons" qui accompagnaient le jeune candidat à la présidentielle, pointant des "problèmes de lisibilité, peut-être aussi d'incarnation", alors même que le plan Action coeur de ville, les maisons France services ou l'Agence nationale de la cohésion des territoires ont été créés.

Les macronistes sont nombreux, aussi, à incriminer les associations d'élus : celle des maires de France, l'AMF, présidée par François Baroin, Régions de France, pilotée par Renaud Muselier, ou l'Assemblée des départements de France, dirigée par Dominique Bussereau. Toutes auraient servi de porte-voix à une droite aphone à l'échelle nationale. "Avec eux, on est mal entrés dans le match, analyse un ministre qui les connaît bien. Dès le départ, ils nous ont mis dans cette nasse, et on n'a pas réussi à en sortir. Il faut absolument qu'on montre quelque chose de nouveau, parce que, là, on n'y arrive pas."

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Et si la sortie de la crise du Covid-19 était une opportunité ? Emmanuel Macron a assuré, lors de son adresse aux Français le 14 juin dernier, vouloir "ouvrir une page nouvelle donnant des libertés et des responsabilités inédites à ceux qui agissent au plus près de nos vies". Voilà qui devrait, notamment, offrir davantage de résonance politique à la loi "3D" - décentralisation, différenciation et déconcentration.

Mais le président a devant lui un défi ardu : garantir l'équité entre les Français en renforçant la présence de l'Etat dans les "territoires", et, "en même temps", laisser davantage de marge de manoeuvre aux élus locaux. Non sans une contrepartie, résumée simplement par un ministre : "Ce qui est très important pour lui, c'est le principe de responsabilité. Au fond, le message est le suivant : Vous voulez une compétence ? Très bien, mais derrière vous ne me faites plus chi**." Macron pécherait-il par optimisme ?