"Allô ! Oui, c'est Sébastien. Lecornu. Dis-moi, tu ne partirais pas aux sénatoriales toi ? Tu rayonnes dans ton département, on te connaît, potentiellement tu peux l'emporter !" Combien de coups de fil de ce genre le ministre chargé des Collectivités territoriales a-t-il passés à des députés ou figures locales ? Peut-être des dizaines. C'est désormais certain, dans les travées du pouvoir, Sébastien Lecornu ne cache plus son intérêt pour les prochaines élections sénatoriales de septembre, et sa ferme intention de se porter candidat dans son département de l'Eure.

Tour à tour maire de Vernon et président du Conseil départemental, le natif du Val-d'Oise a tissé un solide réseau d'élus locaux, donc de grands électeurs, qui lui assurerait une victoire confortable. Sans compter l'aura que lui confère sa place au gouvernement. "Il a vocation à être candidat et, plus encore, à être un jour le leader d'un groupe majoritaire", affirme-t-on dans les couloirs de La République en Marche ; "Ça fait longtemps qu'il exprime son souhait d'être sénateur, et, encore plus récemment, il en parle très régulièrement", acquiesce un conseiller ministériel. Dans son entourage, on prend des pincettes, mais l'on finit par lâcher : "Il veut y aller, c'est sûr. Maintenant il n'est pas là pour pousser qui que ce soit, il faudra voir comment ça se passe avec les trois sénateurs de l'Eure."

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"Il est à fond, Sébastien !"

C'est que le temps presse. Trois petits mois nous séparent du scrutin et La République en Marche va au-devant d'une potentielle grande déconvenue. 10 des 23 sièges que compte le groupe LREM à la Chambre haute seront remis en jeu et les mauvais résultats d'ores et déjà annoncés du second tour des municipales, ce dimanche, pourraient considérablement l'amenuiser. Alors, Sébastien Lecornu a, depuis quelques semaines, pris les choses en main pour le compte du président de la République. "Il n'a pas de rôle dans les investitures, mais il a un rôle dans l'accompagnement, le conseil, la stratégie, l'analyse de la carte électorale", jure l'un de ses proches. Pourtant, au sortir des Questions au gouvernement du mardi après-midi, le voilà qui traîne à la buvette de l'Assemblée pour prendre la température auprès de députés qu'il a déjà identifiés et qu'il questionne sur la pertinence de sa candidature.

Le reste du temps, aidé par les équipes de son cabinet, il appelle les parlementaires ou des référents locaux de la majorité, suffisamment ancrés dans leur territoire et connaisseurs des barons du coin, pour les convaincre de monter des listes. Les persuader, comme le glisse et s'en amuse l'un d'eux, qu'ils sont "la moins mauvaise solution" : "Il est à fond Sébastien ! Il appelle, ou sa conseillère chargée des relations avec les élus appelle, et ils te poussent. Et derrière, si tu ne donnes plus de signe de vie pendant trois semaines ou un mois, ils reviennent à la charge fissa ! "

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Former un arc majoritaire au Sénat

Seconde stratégie : faute de pouvoir former ses joueurs, il faut en recruter ailleurs ! Toujours sous la coupe de l'ex-Républicain, La République en Marche cherche à créer au Palais du Luxembourg une grande majorité qui rassemblerait leurs ouailles, les sénateurs des groupes Macron-compatible "Rassemblement démocratique et social européen", "Union centriste", et "Les Indépendants - République et territoires", et, enfin, certains élus des groupes socialistes et LR qui pourraient franchir le rubicond. À l'image du questeur PS Bernard Lalande, plutôt situé à droite de sa famille politique. "On ne joue pas petit bras, mais ça y ressemble..., commente-t-on au sein du mouvement présidentiel. On ne peut pas faire ce qu'on a fait en 2017 à l'Assemblée, proposer une offre pure, on n'a pas de grands électeurs. Donc, on souhaite clarifier au Sénat les membres qui soutiennent le Gouvernement. Forcément les chefs des autres forces voient ça d'un mauvais oeil, mais on est loin de vouloir éclater leur groupe et racoler dans leur contingent..."

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"Président du Sénat, c'est son rêve absolu"

Soit. Mais tout de même éclaircir les forces en présence susceptibles de soutenir Emmanuel Macron en 2022... et, pourquoi pas, à terme, soutenir Sébastien Lecornu dans sa quête du perchoir. "Sébastien se voit déjà prochain président du Sénat, c'est son rêve absolu", s'emballe un député LREM venu de la droite. Dans l'opposition, on n'a peu de doutes sur ses ambitions. À tous étages de la fusée macronienne, on les confirme, tout en minimisant ses chances de remplacer, dans l'immédiat, Gérard Larcher. "Il faudrait bien mal lire le résultat des municipales pour imaginer gravir le perchoir, il en a sans doute envie mais politiquement ce n'est pas jouable", souffle un proche du chef de l'État, quand un cadre du parti présidentiel considère que "les résultats des municipales ont douché pas mal d'espoirs et d'ambitions sur la recomposition politique au Sénat. Et, à mon avis, Lecornu a assagi ses prétentions par rapport au son objectif initial." Fin connaisseur de cette Chambre du temps long, qui a horreur des chambardements, et de ses rapports de force après ces municipales ratées, Lecornu est conscient que pour 2020, la tâche sera trop rude. Pour 2023 aussi, sans doute. Mais ne chuchote-t-il pas, parfois : "On verra quand je serai vieux et ça arrivera un jour." Gardons tout de même en tête que le jeune ministre de 34 ans, président de département à 29 et maire à 28, a tendance à tout faire plus vite que tout le monde...