7,9 % des voix au premier tour, aucun élu au Conseil de Paris... c'est peu dire que la campagne dissidente de Cédric Villani n'a pas été un franc succès. Avec quelques mois de recul, le député de l'Essonne analyse les raisons de son échec. Il se projette désormais dans ses nouveaux combats d'élu écologiste à l'Assemblée, tout en refusant de dire s'il soutiendra Emmanuel Macron en 2022.
L'Express : "Cédric n'a pas les épaules pour encaisser une campagne de cette nature. Il ne verra pas venir les balles, il va se faire désosser !" disait de vous Benjamin Griveaux à l'été 2019. Il avait raison?
Cédric Villani : Je le tourne plutôt dans l'autre sens. A l'issue de cette campagne, je suis bien mieux préparé pour tous les défis politiques à venir. J'ai conservé ma liberté jusqu'au bout. Evidemment, le score à la fin ne correspondait pas à ce que j'espérais. N'empêche, c'était une expérience passionnante.
Qu'est-ce qui n'a pas fonctionné?
J'ai appris à quel point il est important de travailler le fond le plus en amont possible. La coconstruction du programme était une idée séduisante sur le papier mais, en pratique, on n'en avait pas le temps. Mon programme n'a été bouclé qu'en février, c'était trop tard. J'ai passé beaucoup trop de temps à réfléchir sur les alliances et le positionnement. Il y a une part de politique au sens noble du terme, mais il y en a une autre de politicaillerie quand on ne fait que spéculer sur un rapprochement avec untel ou untel. L'essentiel du mois de janvier a été un gaspillage d'énergie, à discuter avec les uns tout en maintenant le contact avec les autres. La leçon est claire : évidemment, il faut des alliances, mais il faut avant tout travailler le fond. Le reste vient naturellement. Ajoutons qu'il m'a été très difficile de trouver une position simple : Anne Hidalgo a réussi à incarner l'écologie, Rachida Dati le souci d'ordre et de sécurité... et moi ? Finalement c'est dans les débats télévisés, surtout le premier, que j'ai le mieux réussi à me positionner.
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Avez-vous eu parfois l'impression de jouer un rôle, par exemple en changeant de look ou en faisant semblant de connaître le PSG?
Une campagne est très personnalisée. On vous demande de jouer tous les rôles à la fois et d'être bon sur tous les sujets, sur le football comme sur les rats. On s'épuise à faire cela. Comme on ne connaît pas tout, on apprend et on répète des fiches. Ce n'est pas la bonne méthode. Il faut être beaucoup plus dans le collectif et mettre en avant des gens qui savent de quoi ils parlent. Sur le PSG, très clairement, la bonne attitude, celle qu'il aurait fallu avoir dès le début, c'est la franchise : le foot, ce n'est pas mon truc, je n'y connais pas grand-chose. Mes passions sportives c'était le tennis, le ping-pong -- j'ai fait de la compétition pendant des années -- mais pas le foot.
Pour autant, j'aime l'ambiance dans un stade de foot. Il ne faut pas faire semblant de connaître, il faut assumer. Et pour le look, je n'ai pas tant changé que ce que les médias ont dit. Il y a eu un buzz tout à fait déraisonnable pour savoir si ma coiffure était différente et si c'était le signe que la politique m'avait changé... En fait, à une ou deux occasions près, j'ai eu le même coiffeur du début à la fin de la campagne, même si ça embêtait mon équipe de me programmer un aller-retour en Essonne pour aller le voir. Il me coiffait comme il le sentait. Hélas, il est décédé il y a peu. J'ai fait un petit discours à son enterrement. Je lui suis resté fidèle jusqu'à la fin, c'est lui qui a fait ma coupe de rentrée parlementaire, et il se doutait bien que ce serait la dernière fois...
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Votre candidature dissidente a-t-elle facilité l'élection d'Anne Hidalgo?
Anne Hidalgo n'a pas eu besoin de moi pour gagner. Les autres candidats n'ont pas eu besoin de moi pour perdre. A partir d'un moment, la campagne s'est cristallisée sur un jeu à trois : gauche, droite, majorité présidentielle. J'étais un net quatrième ou cinquième, derrière les Verts. Mon influence n'est pas à surestimer. L'événement majeur pour la majorité présidentielle a été le retrait de Benjamin Griveaux et l'entrée d'Agnès Buzyn.
Certains pensent que Jean-Louis Missika, qui est à la fois votre ami et le stratège de la campagne d'Anne Hidalgo, a encouragé votre candidature par calcul.
Des scénaristes amateurs de Baron Noir fantasment sur des espions ou des manipulateurs de marionnettes. Je leur laisse le soin d'imaginer ce qu'ils veulent. Tout le monde sait que Jean-Louis Missika et moi nous connaissons depuis longtemps. Nous avons travaillé ensemble à la rénovation de l'institut Henri Poincaré. Nous nous apprécions. Nous discutons sur des questions d'innovation. Mais qui peut croire que Jean-Louis Missika a aimé la façon avec laquelle je me suis lancé contre la maire sortante ? Je n'ai été ni tendre, ni complaisant.
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Député de l'Essonne, conseiller d'arrondissement à Paris, futur candidat... où en êtes-vous?
Aujourd'hui, nous sommes en 2020. La campagne municipale est finie. Il y a suffisamment de boulot pour que je me concentre à fond sur le travail parlementaire dans mon nouveau groupe, Ecologie Démocratie Solidarité (EDS). Cet engagement collectif me vaut de travailler sur bien des sujets à la fois : néonicotinoïdes, 5G, IVG, bien-être animal... Et j'ai maintenant un double ancrage local. En Essonne, avec une partie du Plateau de Saclay, un territoire entre haute technologie et agriculture ; et dans le XIVe arrondissement de Paris, un arrondissement où l'on apprécie plus que tout la liberté, la culture, l'esprit de village. Le deuxième conseil d'arrondissement vient de se tenir. Je dépose des voeux, j'interpelle la maire sur différents sujets...
Votre avenir électoral est-il en Essonne ou à Paris?
2020 n'est plus une année électorale.
C'est de la langue de bois!
Non, c'est la réalité. Pendant dix-huit mois, j'ai été en campagne, et cela jouait un rôle central dans mon activité, du matin au soir. Aujourd'hui ce n'est plus le cas et je me concentre sur des sujets de fond, sans penser aux prochaines élections. Un des grands enseignements que je tire de cette campagne et de mes premières années en politique est que l'on passe beaucoup trop de temps dans la politicaillerie, et pas assez de temps à parler du fond.
Votre dissidence vous a valu d'être exclu de la République en Marche. Un regret?
Cela a été la possibilité d'arriver dans un nouveau groupe parlementaire. C'est un bol d'air. Je me sens beaucoup plus à l'aise et dans mon élément. Nous sommes un groupe à taille humaine, et avec une vraie dynamique collective qui se crée. Les thèmes sur lesquels nous travaillons maintenant sont ceux pour lesquels on s'est engagés en 2017 : changer le rapport à l'animal, les inégalités femmes-hommes... Nous construisons notre identité politique. A contrario, l'actualité du parti La République en marche est dominée par des problèmes de démissions et de tensions internes. Je suis très heureux de ne pas être là-dedans.
Pas de regret, non plus, d'avoir désobéi à Emmanuel Macron, qui souhaitait votre retrait?
Il faut être capable d'assumer une position et de la tenir face à n'importe qui.
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Êtes-vous un député de la majorité présidentielle?
Non, je n'ai pas voté la confiance au gouvernement de Jean Castex. Je me suis abstenu. Mais j'ai voté pour la loi de programmation de la recherche, alors que les groupes d'opposition ont voté contre. Depuis le début, nous l'avons annoncé : nous voterons pour ce qui va dans le bon sens, nous nous opposerons à ce qui est inacceptable. Nous voterons résolument contre la loi sur les néonicotinoïdes.
Avez-vous trahi votre engagement de 2017 de soutenir Emmanuel Macron?
L'engagement que j'ai pris devant les électeurs, c'est de rester fidèle à mes convictions quoi qu'il arrive. Quand je vois que notre groupe Ecologie, démocratie, solidarité (EDS) porte des sujets que nous devions porter en 2017, je considère que c'est moi qui suis fidèle à mes engagements. C'est avec cette ambition que je vais porter, au nom de mon groupe parlementaire, une proposition de loi sur le bien-être animal.
Vous proposez d'interdire, entre autres, l'élevage pour produire de la fourrure, les spectacles de dauphins et la chasse à courre. Avez-vous une chance d'obtenir un vote positif le 8 octobre?
Avec les députés de la majorité, il y a des prises de position proches sur l'élevage de la fourrure et sur la question des animaux sauvages dans les cirques. Les deux autres sujets abordés par la loi, l'élevage des animaux de rente et la chasse, sont plus délicats. Ils divisent les marcheurs et chaque groupe parlementaire, à l'exception de la France insoumise.
Pourquoi ce sujet vous tient-il à coeur?
C'est l'un des thèmes que j'ai choisi de développer en 2017, sans le connaître en profondeur. C'est une question de sensibilité personnelle. Je suis né à la campagne. Il y avait des vaches et des cochons sous mes fenêtres quand j'étais gamin. Il m'est arrivé d'avoir des poules pondeuses dans mon jardin, des lapins... et puis en plongeant dans le sujet, j'ai découvert une grande complexité. Des questions philosophiques, éthiques, scientifiques, historiques et culturelles. Descartes a marqué en France une régression terrible dans la façon de considérer les animaux. Les hommes politiques se sont emparés de ce sujet de manière très variable à travers l'histoire. Parmi celles et ceux qui l'ont vraiment pris au sérieux : Louise Michel, Élisée Reclus, Victor Hugo, Victor Schoelcher, Clemenceau... Ce n'est pas un objet traditionnel de gauche ou de droite. Cela questionne notre modèle économique et social. Quelle est la place de l'éleveur dans la société ? Attend-on de lui qu'il produise le plus de viande au plus bas prix ? Ou voulons-nous que son travail soit plus humain, qu'il rende fier le monde de l'élevage et rassure le consommateur ?
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Êtes-vous un écologiste "amish"?
Je regrette que le débat sur l'écologie devienne de plus en plus caricatural. Je rappelle que j'ai publié il y a deux ans un rapport sur l'intelligence artificielle et que je mène des auditions sur la recherche en matière d'hydrogène. Personne ne pourra prétendre que nous sommes des technophobes anti-progrès au groupe EDS. Et pourtant, sur la 5G, nous disons haut et fort qu'il faut prendre le temps de réfléchir, et avant toute décision débattre du sujet clé de la sobriété numérique. Je crois qu'il est impossible de faire l'impasse sur cet enjeu aujourd'hui. On ne pourra pas faire un monde écologique de gaspillage. Il faut de la sobriété partout. Dans l'agriculture, développer des solutions agroécologiques qui jouent avec le vivant au lieu de détruire toute vie à grands coups de chimie. Pour le bien-être animal, se concentrer sur des élevages à taille humaine où l'on a le temps de s'occuper des animaux.
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Des maires écologistes ont été épinglés pour leurs propos sur les sapins de Noël "arbres morts" ou contre le Tour de France. Qu'en pensez-vous?
Quand on entre dans le fond de ces sujets, on se rend compte que la position est plus nuancée que le titre ou la petite phrase. On peut être d'accord ou pas avec le maire de Lyon, Grégory Doucet, mais le fond de son interview sur le Tour de France est moins caricatural que cela. Ces élus se sont retrouvés d'un coup sous les feux de l'actualité. Ils se sont fait piéger ou ont mal préparé leur communication. Il y a une part d'inexpérience face au jeu médiatique. Maire, c'est un mandat d'action. C'est là-dessus qu'il faut les juger, pas sur ces polémiques bon marché.
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Eric Piolle ou Jean-Luc Mélenchon pourraient-ils être des partenaires?
Nous sommes en 2020. On n'est pas en train de parler d'alliances. Sur les sujets écologiques, démocratiques et technologiques, il faut parler avec tout le monde. Rappelons-nous que ce sont des élus pro-chasse de droite, qui avaient compris à quel point les pesticides étaient néfastes pour le petit gibier, qui ont fait basculer le vote de la loi sur la biodiversité en 2016. Il faut parler avec la droite et la gauche.
Voter Macron en 2022, c'est une évidence?
Aujourd'hui on est en 2020 !
