Yannick Jadot est un personnage complexe. Il est modéré un jour et radical le lendemain. Il se dit "anticapitaliste" le 19 mai 2019 et favorable au "capitalisme européen (...) qui n'est pas les modèles chinois ou américain" le 27 août 2020. Il se savourait non sans fierté, ce même jour d'août devant le patronat, en écoutant la présidente de la FNSEA - le syndicat agricole majoritaire - Christiane Lambert lui faire ce compliment : "Vous n'êtes pas un vert radical, un vert foncé, vous êtes un vert nuancé". Les militants d'Europe écologie-les Verts s'en arrachaient les cheveux de colère. Lui président, il veut aujourd'hui mettre fin à l'élevage intensif. Les mêmes militants applaudissent des deux mains.
Que de nuances chez Yannick Jadot. Il aime parfois revendiquer sa proximité avec Jean-Louis Borloo mais il ne faut surtout pas en parler tant le centriste à l'origine du Grenelle de l'environnement est un épouvantail chez EELV. "Yannick, c'est le dieu grec Janus aux deux visages : l'un regarde les militants d'EELV, l'autre est tourné vers l'élection présidentielle", s'amuse un ancien Vert qui l'a bien connu.
"Il faut que Yannick radicalise un peu ses positions"
Pour le premier tour, il s'est fait apôtre d'une "écologie de gouvernement", évitant soigneusement de porter au nu la décroissance - "un mot qui effraie l'opinion publique", selon un de ses proches. Il ne s'est pas dit vegan ou "flexitarien" ni ne s'est réclamé d'une quelconque proximité avec l'association animaliste L214, à l'inverse de ses concurrents. Non, lui a préféré défendre les éleveurs, disant son bonheur de voir les vaches pâturer et de déguster de la viande "de qualité".
"Vert pâle" aux yeux de certains, Yannick Jadot aime à répéter qu'il veut "ouvrir les volets des écologistes". Souvent, cela a agacé les cadres d'EELV qui le lui rendent bien. Depuis les élections européennes, il naviguait en solitaire. Le candidat du parti, soutenu par une multitude de caciques et d'anciens, c'était Éric Piolle. Lundi, sur France Info, Eva Joly a soutenu Jadot tout en se pinçant le nez. "L'urgence est de voter pour le candidat le mieux placé, pour moi c'est Yannick Jadot. (...) J'aurais bien aimé pouvoir faire autrement, mais l'urgence est écologique", s'est justifié l'ancienne candidate avant de lui donner un conseil : "il faut que Yannick Jadot s'adapte à ce que veulent les écolos, qu'il radicalise un peu ses positions."
"Sandrine sur-revendique la radicalité"
Le message a été entendu. Le Jadot nouveau est arrivé pour ce second tour de la primaire. "Je suis un radical", jure-t-il la main sur le coeur avec un argument en béton : lui, l'ancien activiste de Greenpeace, a été condamné par un tribunal militaire pour "atteinte aux intérêts supérieurs de la nation". En 2005, il fonçait plein gaz en zodiac dans la base de sous-marins nucléaires de l'île Longue (Finistère). "Vous en connaissez beaucoup des présidentiables déjà condamnés par un tribunal militaire, vous ?", triomphe-t-il. Oui, le général de Gaulle, par Vichy. Il exulte : "Ah ! C'est bien le seul qui a un point commun avec moi". Greenpeace, de Gaulle... Yannick Janus.
Mercredi soir, lors du débat d'entre-deux tours sur LCI, Sandrine Rousseau et Yannick Jadot se sont livrés au jeu du "plus radical que moi, tu meurs". "La vraie radicalité, c'est d'accéder au pouvoir", a-t-il défendu face à sa concurrente qui, elle, reprochait : "l'écologie de gouvernement, ça fait 20 ans qu'elle est au pouvoir. C'est une écologie de demi-mesure." Une critique qui a rendu l'entourage de Yannick Jadot vert de rage : "Nous ne sommes pas sur l'écologie qui manifeste. Nous disons que l'écologie doit gouverner. Elle pense l'inverse ?"
"Ce concours interne de radicalité, c'est retomber dans les travers des écologistes", prévient le député ex-LREM Matthieu Orphelin et soutien de Yannick Jadot. L'ancien secrétaire national d'EELV et député européen David Cormand préfère, lui, ne donner aucun trophée en "radicalité" : "L'écologie, c'est radical par nature. C'est changer la société pour faire face à l'urgence climatique. Tous les candidats à cette primaire l'étaient !" Et de piquer : "Sandrine sur-revendique la radicalité, la surjoue"
À écouter bien des cadres de l'appareil vert, c'est moins le manque de radicalité d'un Yannick Jadot que l'excès de radicalité de Sandrine Rousseau qui les dérange aujourd'hui. Un changement de paradigme qui serait signe de maturité politique chez EELV. Car si l'écologie a une majorité culturelle au sein de l'opinion, les écologistes sont loin d'une majorité politique. Un vieux routier qui soutiendra Yannick Jadot - presque à contrecoeur à l'entendre - le dit ainsi : "On sait tous que Sandrine, c'est 2% à l'élection présidentielle. On sait aussi qu'avec elle comme candidate, c'est l'assurance de n'avoir aucun député, aucun groupe de poids à l'Assemblée en 2022." Pragmatique.
