Il y a eu 2011 et le psychodrame entre Noël Mamère et Alain Lipietz, 2006 et son troisième tour pour départager Dominique Voynet et Yves Cochet, 2012 et les fourberies entre Nicolas Hulot et Eva Joly ; 2017 et l'échec surprise de Cécile Duflot. L'histoire des primaires est mouvementée, pleine d'affrontements brutaux, de coups bas, de divorces tumultueux. Les candidats "d'avant" s'en souviennent tous, et souvent dans les moindres détails. Ils en parlent d'ailleurs plus librement qu'ils ne donnent leurs avis sur la primaire de 2021, un succès aux yeux des écologistes tant les sympathisants ont répondu au rendez-vous (122 670 inscrits).

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Ont-ils tourné la page d'Europe écologie-les Verts ? Sont-ils jaloux de leurs jeunes successeurs qui réussissent là où eux ont échoué ? Les anciens ne sont pourtant pas si aigris. Prenez Cécile Duflot : à quarante-six ans, l'ancienne ministre du Logement jure se tenir à distance du scrutin et de son ancienne famille politique, brandissant son rôle de directrice d'Oxfam comme un totem d'ascétisme politique. Elle a refusé de se rendre aux universités d'été d'EELV, malgré les invitations, dit qu'elle ne s'exprime pas mais confie malgré tout avoir "parlé à tous les candidats". Favorite en 2016, elle est éliminée dès le premier tour à la surprise générale par Yannick Jadot et Michèle Rivasi. "Je n'ai perdu aucun congrès, j'ai perdu une seule primaire... C'est ainsi. Je suis une retraitée mais je n'ai aucune rancoeur", explique celle qui se surnomme d'elle-même "mémé Cécile".

"Il est temps de jouer la gagne !"

Eva Joly, elle, est en vacances. Loin des primaires, "loin des tumultes politiques" dit la candidate victorieuse du scrutin écologiste de 2011. "Plus de 122 000 inscrits, c'est fabuleux. Il est temps de jouer la gagne !", se réjouit en quelques mots celle qui affronta Nicolas Hulot, avant de couper court à la conversation. Les primaires, elle en garde un mauvais souvenir. "Elle n'a jamais vraiment digéré son gadin présidentiel qui a suivi. De voir que tout va bien aujourd'hui, forcément ça réveille quelques regrets", explique un de ses lieutenants de la campagne de 2011.

Il ne faisait aucun doute que la vedette d'Ushuaïa allait l'emporter. 52 % des sympathisants écologistes souhaitaient le voir désigné vainqueur selon un sondage publié dans Libération quelques jours avant le vote. Mais les phrases assassines pleuvent sur Hulot le favori qui accuse l'entourage d'Eva Joly de défendre "une écologie des coups bas". Dans l'équipe de celle-ci, on retrouvait d'ailleurs Yannick Jadot et Julien Bayou, les mêmes qui réclament aujourd'hui de ranger les couteaux, de mener des débats paisibles et sympathiques. "Julien est devenu le juge des comportements, l'arbitre des élégances", sourit l'entourage d'un Nicolas Hulot qui s'est récemment fait prendre en photo bras dessus bras dessous avec la ministre Barbara Pompili lors de la visite d'Emmanuel Macron à Marseille. En pleine campagne de la primaire, le "selfie" a tendu les écologistes.

Une erreur nommée Borloo

Dans les débats de 2011, on reproche à Hulot ses liens avec TF1, son rapport à l'argent et le fait qu'il murmure à l'oreille des derniers présidents (de droite). "Les militants voulaient un candidat qui leur ressemblait. Il ne venait pas de l'appareil ni de leur monde et ils le lui rendaient bien. Eva, elle, cochait toutes les cases", se souvient Matthieu Orphelin, l'un des quatre de la campagne Hulot avec Jean-Paul Besset, Pascal Durand et Annabelle Jaeger. "Aujourd'hui, c'est différent. On sent l'envie d'un vote stratégique plutôt que l'envie d'adhésion au personnage. On ne se demande plus si c'est le plus vert des verts mais si c'est celui ou celle qui a le plus de chance de gagner", observe Orphelin.

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D'autant que, murmure celui-ci, "Yannick Jadot n'a pas fait la même erreur que Nicolas Hulot en 2011" qui invoquait ses liens avec Jean-Louis Borloo, l'ancien ministre de l'Écologie et organisateur du Grenelle de l'environnement. Gage d'ouverture politique, pense-t-il. Si la proximité entre Jadot et Borloo est connue de tous au sein d'EELV, l'eurodéputé sait également que s'en réclamer effraie l'appareil et les sympathisants écologistes.

La passion des coupeurs de têtes

Le constat est partagé par Alain Lipietz, candidat victorieux en 2001. Il avait pourtant dû se retirer au profit de Noël Mamère à la suite d'un discours controversé sur l'amnistie des nationalistes corses. "Il y a une lame de fond depuis cinq ans. En 2016, Cécile Duflot ne perd pas uniquement à cause de son style de commandement. Les sympathisants lui préfèrent Yannick Jadot parce qu'il est moins politicien, moins lié à l'appareil. Ce n'est pas un novice mais il vient du monde associatif (c'est un ex de Greenpeace, NDLR)", analyse Lipietz qui note une "différence" entre les militants EELV pur jus inscrits au scrutin et les 90 % autres, des sympathisants "qui veulent autre chose". "Ceux-là n'ont pas la passion des coupeurs de têtes, ni de l'égalitarisme. Ils veulent un chef, une tête qui dépasse et qui joue la victoire en 2022."

Si l'ancien adversaire Noël Mamère se réjouit de "la maturité politique" affichée par ses jeunes amis écologistes, il note pourtant "une insatisfaction" : "Cette primaire ne ressemble à aucune autre, c'est vrai, mais le périmètre reste trop étroit. C'est quoi 122 670 votants à une époque où l'écologie n'a jamais autant pesé dans la société ? C'est bien que les partis politiques n'ont pas réussi à englober la préoccupation environnementale." Il renchérit : "C'est formidable d'avoir 90 % de non-adhérents inscrits au vote ! Les militants purs doivent apprendre à ouvrir les portes. Il est fini le temps de l'entre-soi."