Nicolas Hulot est un ami encombrant pour les écologistes. "Ce n'est pas un ami", s'empresse de corriger Julien Bayou. Le chef à plume d'Europe Ecologie-Les Verts rappelle à qui veut bien l'entendre qu'Hulot n'a jamais été encarté au parti, qu'importe qu'il ait voisiné de longues années avec EELV. Mais depuis qu'Envoyé Spécial a levé le voile, le 25 novembre dernier, sur de nouvelles accusations de viol et d'agressions sexuelles, l'ancienne vedette d'Ushuaïa est devenue bien plus qu'embarrassant pour les écologistes. En l'espace d'une semaine, il a parasité la campagne de Yannick Jadot, candidat à l'élection présidentielle. Et l'a même fait trembler.

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La scène se déroule cinq jours après la diffusion de l'émission, au quatrième étage du QG de campagne situé dans le IXe arrondissement de Paris. Une fois n'est pas coutume, le directeur de la campagne Mounir Satouri a fait le déplacement pour donner des explications sur le psychodrame né du limogeage du porte-parole Matthieu Orphelin durant le week-end qui a suivi la diffusion. L'homme, bien que fidèle soutien de Jadot, est jugé trop proche de celui qui fut ministre de la Transition écologique d'Emmanuel Macron. "Je n'ai pas envie de passer cette conférence de presse à parler de ça !" foudroie un Satouri agacé dès la deuxième question sur l'affaire Hulot. Prière d'interroger les équipes sur les prochains déplacements de campagne, la naissance de nombreux comités locaux ou éventuellement le ministre Gérald Darmanin et sa gestion de la crise migratoire.

"Nicolas ne m'a parlé que d'adultères"

Chez les écologistes, la tension est palpable. De son côté, sur France 5, Orphelin se défend, assure n'avoir "jamais été alerté (...) d'agressions ou de plaintes déposées contre lui avant 2018" et estime être un "fusible". "Je ne suis pas l'ami de Nicolas Hulot, il m'a menti les yeux dans les yeux", déplore-t-il auprès de L'Express.

Avant la diffusion d'Envoyé Spécial, c'est Orphelin qui, le premier, prévient Yannick Jadot que des journalistes de l'émission l'ont contacté. "Tu savais quelque chose ?", questionne à ce moment-là le candidat vert. "Nicolas ne m'a parlé que d'adultères, jamais d'autres choses", jure le député. Dans les rangs d'EELV, la rumeur sur les agissements de l'ancienne égérie écolo enfle.

NOTRE PODCAST : Les Verts sont mûrs

Mais dans l'esprit de Jadot, il n'est pas encore question de mettre en retrait le porte-parole. C'est la déflagration provoquée par l'émission qui va l'y contraindre. "Il lui fallait faire un tour de force, ne pas se laisser embarquer et garder la main. L'affaire Hulot, ce n'est pas l'affaire des écologistes", analyse un stratège. Tout au long du week-end suivant Envoyé Spécial, Yannick Jadot refait l'histoire à l'aune d'une seule et unique question : "Les Verts savaient-ils quoi que ce soit de ces rumeurs de viols et d'agressions sexuelles ?"

Lecture dominicale

D'aucuns diraient que le sujet le hante 48 heures durant. Le dimanche, il parcourt une nouvelle fois les pages du livre de Bérengère Bonte, Sain Nicolas (Éditions du Moment), la première biographie de Hulot publiée en 2010. Sont-ils passés à côté de quelque chose ? Il lit et relit le chapitre consacré au "côté séducteur" de l'ex-présentateur d'Ushuaïa Nature : "'Vous ne pouvez pas faire une biographie de Nicolas sans évoquer cet aspect du personnage', finit toujours par lâcher l'immense majorité des interlocuteurs quand s'éteint le dictaphone. Ils ou elles parlent de jeunes anonymes, assistantes d'émission, stagiaires ou de jeunes femmes issues de la sphère publique : une petite-fille de Mitterrand, apprentie photographe, qui passe une semaine chez lui sans ramener un seul cliché, une fille de ministre courtisée à la limite du harcèlement et d'autres, impossibles à citer ici."

Qui savait ? "Depuis 2018, on est au courant de faits le concernant parce que des journalistes nous contactent pour nous interroger dessus", détaille Julien Bayou. L'affaire Hulot risque de plomber la candidature de Yannick Jadot, ce dernier doit donc s'en éloigner le plus vite possible. Voilà sans doute ce qui a précipité la révocation de Matthieu Orphelin, pourtant l'un des piliers de la campagne.

L'autre version de l'histoire

"Il n'est rien reproché à Matthieu", martèle depuis l'entourage de Jadot, si ce n'est une proximité avec Hulot qui devient, de fait, encombrante elle aussi. A écouter les lieutenants du candidat, c'est ce dernier qui, magnanime, aurait "libéré" Orphelin du poids que l'affaire Hulot faisait peser sur lui. "Yannick Jadot a eu la conviction que Matthieu, par sa proximité historique avec Nicolas Hulot, ne pouvait plus opérer sa fonction de porte-parole. Il a semblé normal, à Yannick, de le libérer de ses responsabilités le temps que les questions légitimes se posent", justifie Mounir Satouri qui assure que ce retrait "n'était pas définitif".

On craignait, sans l'avouer, que [Sandrine] ne passe son temps à faire le tour des plateaux en demandant ce que savait Matthieu Orphelin

Il existe une autre version de l'histoire, officieuse celle-là. Une version dans laquelle certains pointent une responsabilité de Sandrine Rousseau. Bien que présidente du "conseil politique" de la campagne, celle-ci a été tenue à l'écart de la décision de renvoyer Orphelin, l'apprenant en direct samedi soir sur le plateau de BFMTV. "On craignait, sans l'avouer, qu'elle ne passe son temps à faire le tour des plateaux en demandant ce que savait Matthieu Orphelin, admet un soldat de Jadot. Ça aurait mis beaucoup de tension interne dans les équipes, à coups de tweets et compagnie. Ces deux-là, ce sont des animaux médiatiques. Quand il a tranché, Yannick avait ça en tête."

"Ce n'est pas moi qui ai demandé la tête de Matthieu !"

Surtout, des "signaux faibles" remontaient aux oreilles des caciques de la campagne depuis la diffusion d'Envoyé Spécial. "Sur Twitter, dans certaines boucles de conversations entre écolos, via des SMS qui nous étaient envoyés... On avait des militants qui souhaitaient voire réclamaient la mise au ban de Matthieu à titre conservatoire." Le lendemain de la sortie d'Orphelin, le dimanche 28 novembre, Sandrine Rousseau publie une photographie d'une réunion de travail où l'on voit un mur de Post-it affichant ostensiblement les mots "OrphelOUT", "Orphelin-gate" ou encore "Orphexit". Aussitôt tweetée, aussitôt supprimée à la demande du clan Jadot.

Il a parlé de drague lourde mais ça n'existe pas la drague lourde. Ça s'appelle une agression sexuelle

Contactée par L'Express, Sandrine Rousseau dément toute implication : "Ce n'est pas moi qui ai demandé la tête de Matthieu Orphelin ! J'ai appris son départ sur un plateau de télévision, je n'ai envoyé aucun message demandant son retrait." Et la finaliste malheureuse de la primaire écolo d'interroger malgré tout : "En 2018 [quand le journal Ebdo sort la première enquête sur Nicolas Hulot], Matthieu a parlé d'inquisition et soutenu Nicolas Hulot comme le reste du gouvernement. Il a parlé de drague lourde mais ça n'existe pas la drague lourde. Ça s'appelle une agression sexuelle. Je ne veux pas porter tort à Matthieu mais il a un petit ajustement à faire."

La séquence n'aura duré que quelques jours mais Yannick Jadot et les troupes écologistes ont retenu leur souffle jusqu'à perdre en oxygène. Aujourd'hui, ils veulent passer à autre chose, "et vite". "Ça met un petit coup de mou dans la campagne, c'est vrai. Peut-être qu'on aurait pu faire autrement, peut-être que Matthieu aurait pu être plus lucide", concède l'eurodéputé EELV David Cormand. Sandrine Rousseau, elle, en est convaincue : "Il y aura d'autres révélations sur Nicolas Hulot." Et cette même question qui, n'en déplaise à Yannick Jadot et aux écologistes, flottera de nouveau au-dessus de leur tête : que savaient-ils ?