Président de la commission de l'Environnement, de la Santé publique et de la sécurité alimentaire au Parlement européen, Pascal Canfin, élu sur la liste Renaissance, est l'une des chevilles ouvrières d'Emmanuel Macron dans la préparation de la présidence française de l'Union européenne. Au lendemain de la conférence de presse du chef de l'État, l'ancien Vert et ministre du Développement de François Hollande explicite certains objectifs de la France, sans oublier d'égratigner Valérie Pécresse et ses anciens camarades d'EE-LV. Entretien avec le député européen le plus influent sur les questions environnementales.
L'Express : Jeudi, Emmanuel Macron a tenu une conférence de presse sur la présidence française de l'Union européenne. Il a prononcé un discours ambitieux, presque trop... N'a-t-il pas oublié qu'il n'a que six mois devant lui et 26 pays à entraîner derrière lui ?
Pascal Canfin : D'abord, je préfère avoir un président de la République qui est trop ambitieux plutôt que quelqu'un qui ne l'est pas assez. On a besoin d'apporter de l'énergie dans le système et il ne fait pas de doute que le président l'apporte en défendant depuis le début de son mandat l'idée d'une véritable Europe puissance. De plus, il ne faut pas perdre de vue que l'essentiel de ce qu'a annoncé Emmanuel Macron jeudi après-midi est déjà engagé ! Il ne part pas d'une feuille blanche : la réglementation du digital, la sécurité, le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières... tout ça est déjà sur la table et la présidence française va en accélérer la conclusion des négociations. Ces grands enjeux sont déjà dans les textes proposés par la Commission européenne et c'est tant mieux. Cela fait deux ans, depuis la nouvelle mandature du Parlement européen et l'arrivée d'Ursula von der Leyen à la tête de la Commission, que ce train-là est lancé, notamment grâce à l'impulsion de la France.
La priorité des priorités, présentée en premier lors de son discours, semble être la question migratoire, la maîtrise des frontières extérieures...
Je ne pense pas. D'ailleurs, le président n'a pas dit ça. Mais c'est une priorité, bien sûr, parce qu'il suffit de regarder ce qu'il se passe à la frontière polonaise, en Méditerranée ou à la frontière turque pour considérer que nier ce problème est absolument absurde. La maîtrise de nos frontières extérieures fait partie des cinq, six grands enjeux de la présidence française.
Emmanuel Macron veut réformer l'espace Schengen et son pilotage. Mais l'esprit de Schengen n'est-il pas mort depuis un petit moment ?
Les contrôles aux frontières sont faits pour des raisons de sécurité, liées au terrorisme et au Covid-19. Que faudrait-il dire ? Je suis tellement favorable à Schengen que je ne souhaite aucun contrôle à cause du Covid et des enjeux de sécurité ? Ce ne serait pas sérieux.
Notre volonté politique est de continuer à avoir un espace intégré de libre circulation. Il y a toujours des exceptions, mais changer l'esprit de l'espace Schengen n'est pas notre projet politique. On se bat pour avoir une vraie force européenne qui parvienne à préserver ce qui constitue un réel intérêt général européen à savoir la mise en commun via Frontex d'une partie du contrôle de nos frontières extérieures. En réalité, on est au milieu du gué : on a créé un bien commun européen qui est la liberté de circulation et, en même temps, le contrôle des frontières est une prérogative totalement nationale. Il faut européaniser les réponses au problème de la gestion des frontières extérieures. Et, là-dedans, celui du traitement des demandeurs d'asile. Il faut être plus efficace dans le temps de traitement des demandes que la réponse soit positive ou négative. C'est une question de souveraineté, d'efficacité et d'humanité.
Le président à annoncer la mise en place d'une taxe carbone aux frontières de l'Union européenne. Est-elle réellement envisageable ?
De quoi parle-t-on ? Aujourd'hui, avec le paquet climat, nous allons augmenter le prix du carbone pour nos industries. Le fait même que la proposition législative soit en négociation et que les marchés anticipent la mesure est un signe très intéressant de la crédibilité de notre action climatique. C'est tout à fait nouveau ! En deux ans, on est passé de 20 ou 30 euros la tonne de CO2 à, aujourd'hui, 80 ou 85 euros la tonne. Une multiplication par trois à quatre en deux ans !
Seulement, je ne peux pas aller voir les salariés d'Arcelor Mittal à Dunkerque en leur disant : "Vous allez payer 85 euros de CO2 sur votre acier, mais l'acier turc, l'acier chinois, va payer zéro euros !" C'est impossible et ce serait incompréhensible !. Nous mettons donc en place ce mécanisme d'ajustement carbone aux frontières. Quand une tonne d'acier entrera dans le marché unique, on regardera le prix qu'elle a payé sur le CO2 : si elle a payé zéro, on lui met la totalité ; si elle a payé un peu, on lui fait payer le différentiel. Ce n'est pas du protectionnisme, on ne fait pas payer plus les entreprises hors-UE, mais on n'a aucune raison de leur faire payer moins ! Nous sommes les premiers au monde à le faire. Et je note que John Kerry, hier à Bruxelles, a dit qu'il trouvait ce mécanisme complètement légitime et les États-Unis laissent entendre qu'ils pourraient faire de même. Cela fait 30 ans que la France en parle, ce mécanisme est de plus en plus accepté, il est soutenu dans le contrat de coalition allemand... Ce n'était pas gagné, mais nous avons désormais une base politique très forte pour aller au bout.
On comprend qu'il s'agit d'éviter une forme de dumping écologique, cela paraît tomber sous le sens. Mais qu'est-ce qui pourrait en bloquer la réalisation ?
Rien ne bloque aujourd'hui. On discute des modalités. Quels types de secteurs ? A-t-on une entrée en vigueur progressive et, si oui, pendant combien d'années ? Mais il n'y a plus de blocages idéologiques. Nous sommes maintenant en train de rentrer dans le dur et on est en train de réussir le changement politique profond de la relation entre le climat et le commerce. Il faut se rendre compte que quand j'étais à la COP 21 en 2015, le sujet commercial était tabou. C'était impossible ne serait-ce que de parler d'envisager un impact sur les règles du jeu commercial. Aujourd'hui nous avons ce mécanisme de taxe carbone, l'instrument européen de lutte contre la déforestation importée, la non-ratification du traité du Mercosur parce que Bolsonaro ne joue pas le jeu du climat... Il y a deux ans, Emmanuel Macron a été le seul chef d'État européen à dire non à Trump quand l'Europe a voulu ouvrir des négociations commerciales avec lui, parce qu'il ne respectait pas les accords de Paris. Deux ans plus tard, c'est la nouvelle doctrine européenne. Quel chemin parcouru !
Cet "instrument européen de lutte contre la déforestation importée", que va-t-il changer ?
La présidence française en fait une priorité, on veut aller très vite sur ce texte. C'est un exemple supplémentaire, sur le fond, de notre capacité à changer la mondialisation. On parle de souveraineté européenne, on est en train véritablement de créer une Europe puissance : ça se traduit dans tous les sujets, le numérique, la souveraineté industrielle, le commerce et ce texte sur la déforestation. Voici ce qu'il implique : lorsqu'on importe de l'huile de palme ou du soja, on dit aux Brésiliens, aux Indonésiens et aux autres : "Ça suffit, on ne veut plus continuer comme ça, toute huile de palme, tout soja qui rentre devra démontrer qu'il n'est pas issu d'hectares déforestés récemment. Si vous ne pouvez pas le montrer, vous ne rentrez plus. Point."
On est, là encore, les premiers au monde à le faire et la France joue un rôle moteur. C'est ce que j'appelle la mondialisation du progressisme et la présidence française en sera l'incarnation. On a eu un cycle de mondialisation néolibérale avec Reagan, Thatcher, qui s'est terminé avec la crise financière de 2008. Depuis le début des années 2010, on est en train de reconstruire une mondialisation du progressisme. Par exemple, le taux minium mondial d'imposition sur les bénéfices des multinationales, c'était de la politique-fiction il y a deux ans et maintenant c'est acté !
Le président a très clairement indiqué qu'il voulait multiplier les investissements en Europe. La règle des 3%, c'est donc terminé pour de bon ?
Quand le président dit qu'on va réformer le pacte de stabilité, il confirme une décision qui est déjà actée depuis le début de la crise Covid. Lorsque nous reviendrons à une situation plus normale, nous ne reviendrons pas aux règles antérieures. 2022 est l'année où nous allons réformer le pacte de stabilité et de croissance, c'est certain. La question qui n'est pas encore tranchée est : comment va-t-on le faire ? L'objectif est double. D'abord, faciliter la capacité d'investissement des états, après avoir vécu dans un régime de sous-investissements. Il faut que les règles du jeu budgétaire nous permettent d'investir plus, avec des priorités communes: les transitions écologiques et numériques, par exemple. Ensuite, le deuxième objectif est de discuter des modalités pour le faire.
L'installation du nouveau gouvernement allemand, dirigé par le social-démocrate Olaf Scholtz, est une bonne nouvelle pour y parvenir, non ?
Oui, d'autant que ce sujet est aussi maintenant un sujet allemand ! Il y a eu un sous-investissement chronique en Allemagne sous Angela Merkel. Le nouveau gouvernement a de grandes ambitions numériques et écologiques, il y a un écart colossal de plusieurs centaines de milliards d'euros par an d'investissements. La seule façon pour eux de tenir la distance est d'obtenir une négociation européenne qui leur permette d'investir plus grâce à des flexibilités dans les règles du jeu du pacte de stabilité. Dans l'UE, les planètes n'ont jamais été aussi alignées. Je pense que l'on doit d'abord viser un accord franco-allemand avant le mois de mars. Il faut la même grammaire que pour le plan de relance : un accord franco allemand qui dessinera les bases de l'accord à 27.
Il y aura tout de même des sujets de tension avec le nouveau gouvernement allemand, notamment sur le nucléaire ?
Il faut bien comprendre une chose importante : jamais la France ne pourra imposer à l'Allemagne de faire du nucléaire si elle n'en a pas envie. Et jamais l'Allemagne ne pourra imposer à la France d'en faire moins si elle n'en a pas envie. Aucun des deux pays n'imagine changer la dimension culturelle de l'autre. Pour les Allemands, le nucléaire est synonyme de risques et de déchets, ce qui est vrai, et pour nous d'énergie décarbonée, ce qui est vrai aussi. Les Allemands et les Français regardent les deux faces de la médaille et ils ont tous les deux raison. Il faut trouver une ligne de crête : parce qu'il est décarboné, le nucléaire peut être utile à la transition écologique, sans qu'il soit considéré comme l'équivalent d'une énergie renouvelable. La zone de compromis que je pousse depuis plusieurs semaines maintenant, c'est de considérer que le nucléaire à sa place dans la taxonomie, parce qu'il est utile à la transition, mais qu'il ne peut pas être dans la catégorie des énergies vertes parce qu'il comporte des risques spécifiques et des déchets. Ça bouge aussi en Allemagne : dans le contrat de coalition, jusqu'à J-1, il était marqué que l'Allemagne s'opposerait à l'instauration du nucléaire dans la taxonomie européenne"... Olaf Scholtz a fait retirer cette phrase, parce qu'il sait qu'il doit trouver un consensus avec les Français sur cette question.
Valérie Pécresse a fait une percée spectaculaire dans un sondage Elabe pour L'Express et ne compte pas laisser à Emmanuel Macron le sujet européen. Que répondez-vous à ses propositions ?
J'ai lu attentivement la tribune de Valérie Pécresse dans Le Monde. Si elle était au pouvoir, elle décrédibiliserait profondément la voix de la France en Europe. Sa tribune est pleine d'incohérences et de contradictions, je me contenterai d'en pointer deux.
Elle tape à bras raccourcis sur le Plan de relance européen, elle dit que la France "attend l'aumône de ses partenaires européens" mais ce plan est un événement historique, inédit ! Mettre en commun une capacité d'investissement à l'échelle de l'Europe, c'est une chose que Nicolas Sarkozy avait échoué à faire. C'est un énorme succès politique. Le Plan de relance nous a permis d'investir plus pour sauver des emplois, sauver des entreprises, financer le chômage partiel. Avec Valérie Pécresse nous n'aurions pas eu cette avancée décisive puisque visiblement elle s'y oppose. Que tous ceux qui ont vu leur emploi sauvé ou qui ont bénéficié du chômage partiel sachent que c'était en partie grâce au Plan de relance européen et prennent la mesure de ce que dit Valérie Pécresse.
Deuxièmement, Les Républicains veulent une sorte de bouclier qui ferait passer le droit constitutionnel national devant le droit européen... Franchement ! Ce sont les demandes des ultra-conservateurs polonais, de l'extrême droite européenne et des Brexiteurs ! Cette proposition sort les Républicains du champ de la droite modérée européenne. Mais qu'elle aille au bout de la logique : si c'est ça la position des LR, qu'ils arrêtent alors de dire dans le même temps qu'ils veulent construire une Europe puissante car c'est antinomique. Cela ne donnerait pas autre chose qu'une Europe à la carte : les Polonais ne prennent pas le climat ni les droits des femmes, les Allemands ne prennent pas la politique de la BCE... et à la fin, il n'y a plus rien de commun ! Plus rien mis à part le seul marché unique. La vision de LR, c'est d'habiller un discours européen des choix qui nous ferait reculer de vingt ans. De plus, sur le reste, Valérie Pécresse copie-colle un certain nombre de choses qu'on a déjà faites ou qui sont déjà en négociations... Bref, quand vous décortiquez tous les tiroirs de son texte, il n'y a plus grand-chose de sérieux.
Parlons de votre ancienne famille : vous êtes très dur avec vos ex-camarades d'Europe Écologie - Les Verts, auxquels vous reprochez de ne pas ressembler aux Grünen allemands...
Au fond, en tant qu'écologiste, j'aimerais qu'Europe Écologie - Les Verts ressemble aux Grünen allemands, mais ce n'est pas du tout le cas ! Ils se complaisent dans une écologie qui ne change rien puisqu'ils n'assument pas la complexité de la réalité. Donc, mécaniquement, les Français sentent qu'ils ne sont pas prêts à gouverner. Malgré l'importance majeure de l'enjeu climatique, les sondages donnent à Yannick Jadot seulement deux points de plus que Noël Mamère il y a vingt ans. Deux points... Peut-on appeler cela une grande victoire de l'écologie politique ? Il doit donc y avoir dans la société d'autres personnes, d'autres responsables politiques pour prendre en compte cette réalité, en assumer la complexité pour véritablement avancer et résoudre les problèmes. C'est la doctrine que je développe dans la majorité et qui permet de réconcilier l'économie et l'écologie.
EE-LV n'aurait jamais signé le contrat de coalition qu'ont signé les Grünen et vous n'entendez jamais Yannick Jadot en parler : ça les dérange de voir les Verts allemands conclure un accord avec la social-démocratie et les centristes. Je pense pour ma part que la seule façon de gagner la bataille climatique, c'est de considérer qu'elle appartient à tout le monde. Il n'y a pas qu'un seul parti, qu'en seule famille politique qui en serait légitime. Dire ça, c'est la meilleure façon d'échouer. D'ailleurs, dans combien de pays démocratiques un parti vert gouverne seul ? Zéro. Ça n'existe nulle part.
Mon approche de l'écologie n'est pas de dire non à tout par principe, sur le papier, mais de prendre à bras-le-corps les défis qui sont devant nous, avec tous les acteurs. Je vais vous dire : c'est une approche beaucoup plus radicale et tournée vers les résultats que d'agiter sans cesse des chiffons rouges ! Il y a eu une "deuxième gauche" avec Michel Rocard, qui a refusé de suivre une vision marxiste de la société, désormais j'essaie de défendre la "deuxième écologie" !
