Côté face, Lunel, c'est le cours Gabriel Péri, ses cafés à l'ombre des platanes, ses halles Baltard et sa librairie indépendante façon Plus belle la vie. Côté pile, c'est cette interrogation chez les étrangers à la région : "Attends, Lunel, Lunel... Pourquoi je connais ce nom ? Ah, oui, ça y est, j'y suis, les djihadistes !" Les Lunellois voudraient ne retenir que la première image, celle d'une grosse bourgade ensoleillée et assoupie de l'Hérault, 26 000 habitants, à mi-chemin entre Nîmes et Montpellier. Mais c'est la seconde qui lui colle à la peau depuis qu'en 2014 et 2015, des enfants du pays sont partis faire le djihad et mourir en Syrie, que de spectaculaires arrestations ont eu lieu en ville et que les responsables de la mosquée ont été pointés du doigt pour avoir laissé faire et n'avoir pas condamné ces départs.
Aujourd'hui, on ne parle plus de cette période que par périphrases. On évoque "ce qui s'est passé à la mosquée" ou "quand il est tombé ce qui nous est tombé sur la tête". On prévient la presse qu'on ne reviendra pas sur "les événements" ou "le drame". On voudrait tourner la page et "parler de la forêt, plutôt que de l'arbre qui la cache", selon l'expression de Tahar Akermi, le directeur de la très active association Arts et Cultures. Ces quelques mois de 2015 ont pourtant laissé des traces dans cette petite ville indiscutablement tranquille, mais travaillée par de vieilles divisions.
Lunel est une de ces cités du Sud-Est profondément façonnées par la fin de la guerre d'Algérie. Là-bas, on se souvient encore de la rentrée 1962, quand les classes du lycée avaient doublé pour accueillir les "rapatriés" - 10 000 habitants dans les années 1960, 26 000 aujourd'hui, dont 3700 immigrés. Aux premiers rapatriés ont succédé les harkis, puis les ouvriers agricoles venus travailler dans les vignes des pieds-noirs, qui ont reconstitué là un modèle perdu de l'autre côté de la Méditerranée. Un bouleversement sociologique que les vieux Pescalunes, les "pêcheurs de Lune" - surnom qui désigne les Lunellois historiques -, n'ont jamais vraiment accepté.
L'école, première frontière entre deux mondes
Lunel, c'est une subtile géographie avec, d'un côté, les vieilles familles, en ville depuis des générations, souvent propriétaires de superbes bâtisses anciennes ; un peu plus loin, les classes moyennes et leurs "villas" avec piscine, plutôt dans le nord de la ville, au-delà de la voie de chemin de fer et de "la 113", l'ancienne nationale qui coupe la ville en deux ; plus au sud, les "quartiers" où sont restés une partie des immigrés des années 1960 et 1970 ; enfin, il y a les nouveaux arrivants, les plus précaires et les plus pauvres, que des marchands de sommeil et des propriétaires peu regardants logent dans le centre-ville. Désormais, ils sont sud-américains, venus d'Espagne pour travailler dans l'agriculture.

Rachid Taibi, le président du club de foot de l'US Lunel, se sent parfois pointé du doigt du simple fait de son nom.
© / Audrey Viste / Collectif DR pour L'Express
En apparence, tout ce petit monde cohabite gentiment. Aux beaux jours, un millier de personnes se retrouvent pour le festival Vivre ensemble dans le quartier de la Roquette. A Lunel, la préfecture ne relève pas de problèmes de sécurité majeurs depuis qu'une opération antideal a été menée par la gendarmerie, la deuxième de France. Le dimanche matin, on arpente côte à côte les allées du grand marché, à l'ombre des arènes. Le bistrot Le Vin cochon et le snack Istanbul, la boucherie de tradition française et son équivalent halal se font face sans heurt. Chacun a son café bien identifié : il y a ceux des "quartiers" et ceux des "Français". Une habitude que plus personne ne remarque tant elle est ancrée.
Les démarcations sont infimes, presque imperceptibles. L'école est une première frontière : "Lunel n'est pas un ghetto. Dans les cités, vous risquez plutôt de mourir d'ennui que d'autre chose. Mais il n'empêche, vous avez le sud de la commune, où les écoles sont en politique de la ville, et le nord, où elles ne le sont pas, avec les lotissements et les villages", décrit Philippe Moissonnier, urbaniste et ancien élu.
Le centre, avec ses ruelles moyenâgeuses, en est une autre. Dans les deux rues principales, celle de la Libération et Sadi-Carnot, ne subsistent plus que quelques épiceries maghrébines, un vendeur de chicha et beaucoup, beaucoup de boutiques fermées à la suite de la création d'une grande zone commerciale à l'entrée de la ville. Depuis son ouverture, les Lunellois des quartiers pavillonnaires ne fréquentent plus le coeur de la cité, en regrettant haut et fort qu'il n'y ait plus là que des "Arabes". "Chacun reste à sa place et évolue dans sa sphère. On ne se toise plus comme en 2015, mais on ne vit pas tous ensemble. La programmation culturelle, par exemple, n'est pas très métissée ", regrette Delphine Cambet, propriétaire depuis 2010 de la librairie AB, qui s'efforce, en nouant des partenariats avec les écoles de la ville, de permettre à toutes les populations d'accéder à la lecture. "On ne vit pas ensemble, on vit à côté", confirme Patrick Vignal, le député, hier socialiste, désormais La République en marche (LREM).
"Dire que maintenant, tout va bien, c'est faux"
Pas de heurts, mais des rancoeurs. A Lunel, depuis 1983, le Front national a fait son trou, se nourrissant de l'amertume des Lunellois historiques. Alors, lorsqu'en 2015, la ville a été la cible d'opérations de police, quelques semaines à peine après les attentats de Charlie Hebdo et de l'Hyper Cacher, et voit déferler les médias prompts à la décrire comme "Djihad City", la peur et la méfiance s'installent. Henni, octogénaire d'origine algérienne, se souvient... "Le rejet, oui, je l'ai senti. Au moment des départs pour la Syrie, on sentait comme un malaise et nous, on vivait ça comme une injustice, car on n'y était pour rien", note-t-il, avant d'ajouter : "Dire que maintenant tout va bien, c'est faux. Si on appuie sur le bouton religion, notamment musulmane, on vous classe islamiste. Moi, ce que je vois, c'est que ce sont les Pères blancs qui m'ont permis d'aller à l'école."
La méfiance s'est aussi nourrie du silence observé par la municipalité de l'époque. Deux ans après l'attention des médias, pour redorer l'image de la ville, elle lance une campagne de communication intitulée "Lunel se dévoile". Le jeu de mots, perçu comme une inutile provocation, ajoute au malaise. La situation est d'autant plus mal vécue que l'islam est pratiqué ici sans ostentation.

Benaissa Abdelkaoui, le président de l'Union des musulmans de Lunel, aimerait qu'on le considère, comme ses coreligionnaires, comme des citoyens à part entière.
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Reste la question de la mosquée. Un grand ménage y a été fait après 2015. L'imam et le président de l'Union des musulmans de Lunel ont été remplacés, laissant la place à Benaïssa Abdelkaoui, jugé comme modéré. Plusieurs centaines de personnes continuent de venir à la prière du vendredi, mais on est loin des 1000 à 1200 d'avant le Covid. Les interrogations portent désormais sur la Madrassa, l'école coranique qui accueillait jusqu'à 600 élèves pour des cours d'arabe, de religion ou du soutien scolaire. Elle a été fermée par décision préfectorale. Officiellement pour des raisons de sécurité - cette partie du terrain étant inondable -, plus probablement pour éviter un possible endoctrinement de la jeunesse par des "professeurs" aux profils critiquables et aux cours au contenu incontrôlé. Un contentieux administratif est en cours, la justice décidera de la réouverture ou non du lieu.
Le rêve du maire : un "rééquilibrage sociologique"
S'il est un point sur lequel les habitants s'accordent aujourd'hui, c'est que le problème de leur ville est moins celui de l'islamisme radical que de la pauvreté, du chômage et du sentiment d'insécurité qu'ils entraînent. Même le délégué départemental du Rassemblement national (RN), Frédéric Bort, le dit : "Bien sûr, il y a eu ces départs, mais on ne peut pas dire que le quotidien des Lunellois soit marqué par l'islam intégriste." Au-delà d'une éventuelle volonté de dédiabolisation, une réalité. Car ici, le vote Marine Le Pen se nourrit avant tout des inquiétudes sociales exprimées par les classes populaires et moyennes. D'ailleurs, Eric Zemmour, jugé plus élitiste, y est singulièrement absent des conversations.
Elu en 2020 dans une triangulaire l'opposant au maire sortant, dont il a longtemps été l'adjoint, et à la candidate RN, l'actuel édile, Pierre Soujol, l'a bien compris. A la tête d'une majorité allant de la droite dure à la gauche, il multiplie les appels du pied à l'égard des vieux Lunellois tentés par le RN. En 2017, Marine Le Pen n'a-t-elle pas enregistré ici 45,8% des voix au second tour, soit 12 points de plus qu'au niveau national ?Alors, il installe encore plus de caméras de surveillance, fait remettre des drapeaux sur les écoles et les établissements publics, renforce "la charte de bonne conduite pour les mariages", afin, dit-il, d'en finir "avec l'incivisme et l'image d'impuissance publique qu'en retire la population", et n'hésite pas à publier sur les réseaux sociaux les photos des habitants déposant des ordures à des endroits non autorisés.

A Lunel, les traditions taurines restent très importantes et influent sur la politique locale.
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Avec l'aide de l'Etat (53 millions d'euros), il mène une reprise en main du centre-ville, à coups de rénovation de façades et de lutte contre les marchands de sommeil. Son objectif ? Parvenir à un " rééquilibrage sociologique" de sa ville : "Plus de 60% des gens ne paient pas d'impôts, on veut des classes moyennes, des CSP +", insiste-t-il. Certains, dans son entourage, se prennent à rêver de voir Lunel prendre un virage similaire à celui de Nîmes ou d'Arles, hier dédaignées, désormais recherchées.
D'autres s'inquiètent de cette gentrification - les prix de l'immobilier commencent à monter -, qui renvoie les plus pauvres hors du centre-ville, et préféreraient un effort sur l'intégration. "Simple exemple : dans les quartiers, on refuse de mettre des bancs de peur que les jeunes les squattent, mais les mamans n'ont pas de lieu où se retrouver, or, c'est ça qui crée le lien social", note Rachid Taibi, adulte-relais et président de l'US Lunel, un des clubs de foot qui accueille 260 jeunes. Même appel chez Delphine Cambet, la libraire : "On me demande si cela me pose problème que des jeunes squattent devant ma librairie... Je suis peut-être un bisounours, mais quand je vois du linge aux fenêtres, je ne me dis pas 'c'est culturel', mais 'mince, ils n'ont pas de balcons'."
Un électorat RN très convoité
Pierre Soujol n'est pas le seul à vouloir récupérer l'électorat de la droite dure. Patrick Vignal, le député, a joué la carte de la tradition en s'affichant avec Jean Lafont, l'un des plus célèbres éleveurs de taureaux camarguais, désormais décédé. "C'était très malin de sa part car quand vous avez les manadiers, vous avez les aficionados", constate un bon connaisseur de la ville. A Lunel, il n'est un secret pour personne que les défenseurs de la bouvine et les amateurs de courses camarguaises penchent plus volontiers vers la droite que vers la gauche. La stratégie semble marcher. Aux dernières municipales, la liste du RN a, avec 17% des voix au second tour, fait un score de dix points inférieur à la quadrangulaire de 2014.

En visite à Lunel en 2016, Emmanuel Macron, encore ministre de l'Economie, avait eu un échange musclé avec des habitants sur la loi travail.
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Pour l'élection présidentielle, le jeu paraît beaucoup plus incertain. A moins de deux mois du scrutin, la campagne passionne peu. Afin de ne pas fragiliser sa majorité municipale diverse, pour ne pas dire divisée, le maire a choisi de ne parrainer personne et de ne donner aucune consigne de vote. Ici, comme ailleurs, l'ampleur de l'abstention est la grande interrogation.
Tahar Akermi, qui vient de travailler avec une vingtaine de jeunes sur deux projets de films consacrés à la question de la citoyenneté, les a vus très impliqués dans le projet, mais décidés, pour les trois-quarts d'entre eux, à ne pas aller voter. "Ils ont l'impression que ça ne change rien à leur vie. Mais soyons positifs, l'intérêt, c'est déjà de les mettre dans un cheminement".
L'habitude, prise au fil des années par les élus, de droite comme de gauche, de demander aux "quartiers" de voter pour eux sous peine de voir le Front national gagner et de perdre droits sociaux et logements, ne fonctionne plus. L'élection de maires d'extrême droite à Béziers, Saint-Gilles ou Beaucaire a levé le tabou du danger d'un vote RN chez des électeurs d'origine étrangère. "De toute façon, avec ceux en poste aujourd'hui, on n'est pas respectés. Devant, ils font les gentils mais derrière, ils n'en pensent pas moins. Et là-bas, franchement, il ne se passe rien de grave pour nous", raconte un jeune d'origine marocaine.
Quant à Emmanuel Macron, on ne sait pas trop qu'en penser. On se félicite des 68 millions d'euros accordés par l'Etat à la commune pour son coeur de ville et son hôpital, mais le Marcheur ne convainc pas les plus modestes, particulièrement préoccupés par le prix de l'essence. Il n'est pas rare, ici, d'habiter Lunel, mais de faire 50 kilomètres en voiture par jour pour aller travailler à Montpellier. Du côté des gens d'origine étrangère, on se méfie de celui qui a porté la loi sur le séparatisme. "Il fallait un cadre pour éviter les dérives, mais même moi, je me sentais pointé du doigt, juste parce que j'avais un nom à consonance ", regrette Rachid Taibi. En octobre 2020, le chef de l'Etat avait envisagé de venir à Lunel pour dévoiler les grandes lignes de son projet, avant de renoncer et de se rendre aux Mureaux, dans les Yvelines. "Franchement, j'étais gêné qu'il vienne ici pour présenter ça, j'aurais préféré qu'il vienne parler apprentissage", poursuit Rachid Taibi. Côté pile plutôt que côté face.
