Ouvrir une porte, tout en la refermant. Dans son interview-fleuve au Figaro sur le thème de la sécurité, Emmanuel Macron dit vouloir "lancer un grand débat national sur la consommation de drogue et ses effets délétères". "Ceux qui prennent de la drogue - et cela concerne toutes les catégories sociales - doivent comprendre que non seulement, ils mettent leur santé en danger, mais qu'ils alimentent aussi le plus grand des trafics", ajoute-t-il aussitôt. Ou comment donner l'impression que le débat proposé par le président de la République est en réalité déjà tranché. "On est dans le cliché de lier cannabis et sécurité", grince un parlementaire LREM. "C'est un marqueur politique, analyse le député MoDem Philippe Latombe. Cela lui permet de se positionner pour la prochaine élection présidentielle en se disant du côté de l'ordre et contre les trafics."
La prise de position d'Emmanuel Macron sur les drogues intervient alors qu'une mission d'information parlementaire sur cannabis doit justement rendre publiques ses propositions au début du mois de mai. La co-rapporteure LREM sur le volet du cannabis récréatif, Caroline Janvier, ne fait pas mystère qu'elle penche, comme beaucoup de ses collègues, pour une légalisation encadrée. "Le vrai sujet n'est pas de savoir s'il faut ou non légaliser le cannabis, mais comment on le légalise", explique-t-elle. Très loin, donc, de la rigidité affichée par le président de la République.
"Une grosse fessée"
Député ex-LREM et auteur d'une proposition de loi sur la "légalisation contrôlée" du cannabis, François-Michel Lambert considère que le chef de l'Etat vient de donner "une grosse fessée" à ses marcheurs. "Emmanuel Macron sera le dernier président du XXe siècle, dénonce-t-il. C'est un réactionnaire conservateur sur énormément de sujets."
Caroline Janvier fait contre mauvaise fortune bon coeur en retenant surtout la décision du chef de l'Etat d'ouvrir un "grand débat national" sur les drogues, dont les contours restent à définir. "Notre rapport pourra très utilement éclairer ce débat-là avec des données récentes, assure-t-elle. Il sera important de bien différencier le cannabis des autres drogues." Son collègue LREM de Moselle, Ludovic Mendes, prend lui aussi le président au mot : "Quand on ouvre un débat pour parler des risques, on ne peut pas le faire sans évoquer aussi les avantages. Et on se rendra peut-être compte qu'il y aura plus de pour que de contre." Avec l'espoir ténu que leurs arguments triomphent au bout du compte.
La mission parlementaire présidée par Robin Reda (LR) s'appuie sur une consultation nationale ayant recueilli l'avis de plus de 250 000 citoyens au début de l'année. Près de 80% se sont exprimés en faveur d'une autorisation de la consommation et de la production du cannabis "dans un cadre régi par la loi". Une majorité écrasante qui s'explique aussi peut-être par un biais méthodologique : les personnes qui ont fait la démarche de participer à l'opération avaient sans doute un a priori favorable sur le sujet.
Après l'allongement de la durée de l'interruption volontaire de grossesse ou la légalisation de l'euthanasie, un nouveau front sociétal est-il en train de s'ouvrir entre un président plus conservateur et une majorité parlementaire plus libérale ? "Il n'y a pas de consensus sur la légalisation du cannabis, pas plus que sur le renforcement des sanctions", observe Caroline Janvier. La réflexion des troupes macronistes sur le sujet est moins aboutie que sur l'IVG ou la fin de vie. L'objectif de la mission parlementaire transpartisane était surtout de pousser l'ensemble des candidats à se positionner sur la question en 2022. La réponse d'Emmanuel Macron laisse peu de place au doute.
