Cela devait être un simple séminaire parlementaire de rentrée. Il a viré au règlement de comptes. Le renoncement de François Baroin pour 2022 ravive les tensions chez Les Républicains. Députés et sénateurs de droite ont lavé jeudi leur linge sage en public lors d'une réunion l'Assemblée nationale. La mèche a été allumée par François-Xavier Bellamy. Peu coutumier des sorties fracassantes, l'eurodéputé a dénoncé "les petits confidentiels" glissés par certains de ses camarades à la presse. "Je suis affligé de voir que notre famille politique se livre depuis quelques semaines à une guerre de tranchées qui ressemble plus à une guerre des boutons qu'à un vrai débat de fond."
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Dans son viseur : le secrétaire général de LR Aurélien Pradié, pourfendeur de sa ligne conservatrice et libérale. Le numéro 3 de LR s'en est pris dans Valeurs Actuelles à ce courant, accusé de rabougrir la droite. "On a déjà eu cette ligne avec Fillon en 2017 et Bellamy en 2019, ça nous a rapporté 10 %. Si la grande famille gaulliste à laquelle j'appartiens devient un TeaParty à 10 %, je me casse et rachète un club de surf sur la Côte basque."
Face à ce regain de tension, certains réclament une trêve. Le chef de file des députés LR Damien Abad a invité les parlementaires à jouer "collectif". Sur Twitter, la députée du Doubs Annie Genevard a appelé à mettre un terme aux "querelles d'ego masculines" et aux "petites phrases blessantes". "Ne remettons pas en route la machine à diviser. Le devoir est à l'union autour d'un seul objectif : la reconquête pour les Français." Noble ambition, objectif ardu.
L'abandon de Baroin crée un "trou d'air"
Car le retrait de François Baroin plonge LR dans le brouillard. La droite a longtemps espéré une candidature du maire de Troyes. L'homme incarnait ce fameux "candidat naturel" en phase avec sa culture légitimiste. "Je souhaite une sélection naturelle, avec une candidature qui se dégage", confiait en août à L'Express une cadre du parti. "Si Baroin y allait, il pourrait écraser le match", ajoutait une députée LR. Mais ce scénario trop vite écrit a volé en éclat après le retrait du président de l'Association des maires de France. "Son abandon crée un trou d'air", admet un hiérarque LR.
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Faute de candidat naturel, la droite est au pied du mur. Elle doit répondre à une série de questions en vue de l'élection présidentielle : comment désigner son futur candidat ? Quelle ligne politique privilégier ? Comment traiter les ex-LR Xavier Bertrand et Valérie Pécresse ? Des interrogations d'autant plus complexes qu'elles sont toutes imbriquées. "Ces questions se seraient posées avec moins d'insistance si François Baroin s'était lancé", concède une députée. "On vient de rouvrir la boîte de pandore", complète une autre.
Au coeur des tensions : l'organisation d'une primaire en vue de 2022. Officiellement, elle est inscrite dans les statuts du parti. Dans les faits, elle rebute la direction de LR, traumatisé par l'échec de François Fillon en 2017. "Tel qu'elle a été organisée en 2016, c'est une machine a se tuer mutuellement", juge la vice-présidente de l'Assemblée nationale Annie Genevard. Il faut toutefois bien trouver un mécanisme de sélection. Le président du Sénat Gérard Larcher a annoncé jeudi qu'il allait préparer avec le président du parti Christian Jacob un "système de départage" des futurs candidats pour 2022. Un choix sémantique aussi consensuel que flou.
Quel mode de désignation ?
Cette quête d'un mode de désignation est d'autant plus tendue qu'un homme presse pour la tenue d'une primaire : Bruno Retailleau. Le sénateur de Vendée s'est engagé dans un bras de fer avec la direction de LR. Représentant autoproclamé de la "droite d'en bas", il accuse son parti de "tout faire pour tuer la primaire". "C'est une abdication totale : ils veulent se passer des militants et des sympathisants", s'indignait-il mercredi sur France Inter.
Au sein de la direction de LR, plusieurs cadres redoutent l'organisation d'un simple vote ouvert aux militants ou sympathisants. Ils craignent que la ligne conservatrice du Vendéen n'emporte les suffrages des siens avant de se heurter au mur de l'opinion publique. Selon ces cadres, une droite resserrée sur son noyau dur idéologique peut séduire les militants ou sympathisants actifs, mais pas les Français. Le souvenir de la déroute de François-Xavier Bellamy aux Européennes est vivace. "Bruno Retailleau apporte intellectuellement à notre parti, mais sa ligne nous enfermera", juge un influent député LR.
Signe de cette crainte, Christian Jacob a assuré jeudi qu'un dispositif de "départage" ne sera pas utilisé "si un candidat unique émerge". Comprendre : une personnalité qui écraserait la concurrence dans les sondages, en prise directe avec l'opinion publique. Aujourd'hui, cette figure n'existe pas. En son absence, la direction du parti doit résoudre une équation subtile : trouver un mode de sélection qui offre une légitimité populaire au candidat, sans s'éloigner du centre de gravité du peuple de droite. Méthode de désignation et offre politique sont ici liées. "C'est la quadrature du cercle", admet une parlementaire peu sensible à la ligne Retailleau.
Les cas Bertrand et Pécresse
Cette équation serait trop simple sans une dernière inconnue. Les cas Bertrand et Pécresse. Les deux présidents de région ont quitté LR en 2017. Candidats à leur réélection en mars prochain, ils ne cachent pas leurs ambitions. Surtout le premier, qui se dit "plus déterminé que jamais" pour 2022. Crédité de 16% d'intentions de vote dans un sondage Ifop, il est aujourd'hui le mieux placé à droite. "Il incarne une droite sociale, axée sur les territoires et ferme sur l'autorité, juge un député. C'est une bonne ligne."
Encore faut-il arrimer le patron des Hauts-de-France au parti, lui qui refuse de se plier à tout processus de sélection. "Ma primaire, ça sera le scrutin régional des Hauts-de-France. Je ne veux plus de filtre entre le peuple et moi et je ne me soumettrai pas à des règles fixées par les partis politiques", affirmait-il en août à Corse Matin. Les relations se sont récemment réchauffées. Xavier Bertrand et Christian Jacob ont déjeuné en tête fin septembre pour la première fois en trois ans. "Il s'est rapproché de nous. On ne peut pas faire comme si Xavier Bertrand n'existait pas. Mais il faut en convaincre nos adhérents", précise une députée.
Reste à savoir comment opérer ce rassemblement. Prive d'espace par l'ancrage à droite d'Emmanuel Macron, la droite ne peut de toute manière pas se payer le luxe de la division en 2022. "Il ne faut à tout prix éviter un système où on s'engagerait dans une primaire qui institutionnaliserait une double candidature, avec Bertrand d'un côté et le vainqueur de la primaire de l'autre", souffle un cadre. Elle serait synonyme d'élimination au premier tour. A droite, le chantier est immense.
