La raison d'être de la République, sa mission, c'est de lutter contre le double privilège de la naissance et de l'argent. De ce combat, l'école est le fer de lance. Aussi sommes-nous, Français, irréductiblement attachés à nos hussards noirs, à nos grands lycées et à nos grandes écoles.

Etablissements d'excellence, Louis-le-Grand et Henri-IV (Paris Ve) ont obtenu en 2008 la faculté spéciale de recruter au lycée leurs élèves de façon discrétionnaire, sur dossier, sans sectorisation. Cette faculté vient de leur être retirée par le ministère de l'Education nationale. Ces deux établissements rejoindront donc progressivement la règle commune d'affectation en lycée.

Cris d'orfraie ! Protestations ! C'est la méritocratie française qu'on violente ! C'est la République qu'on assassine ! Ces deux établissements sont si liés, dans notre imaginaire, à la méritocratie républicaine qu'attenter à leur statut relève du sacrilège.

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Evidemment, je serais tenté de hurler avec les loups. N'ai-je pas, en somme, bénéficié de cette méritocratie républicaine lorsque, bon élève d'un lycée public parisien du XXème arrondissement, je me vis ouvrir à mon ébahissement les portes du lycée Henri-IV pour y entrer en classe préparatoire littéraire ? N'est-ce pas cela qui m'a permis de devenir, trente ans plus tard, ô gratitude, chroniqueur à L'Express ?

A quoi bon entasser des lycéens excellents au même endroit pour préparer une épreuve où ils seront reçus à coup sûr ?"

Mais de quoi parle-t-on en réalité ? Que les classes préparatoires des grands lycées sélectionnent leurs élèves, voilà qui semble bel et bien relever de la méritocratie. Pour une raison assez simple : les élèves de prépa sont appelés à passer des concours, à y être classés, et à intégrer ces écoles dites "grandes" en fonction de leur classement. La réussite à ces concours classe à son tour les lycées, etc. La logique du concours est la quintessence de notre système méritocratique. Elle a fait fonctionner à plein l'ascenseur social pendant des décennies (jusqu'à ce que quelques biais sociologiques viennent en modérer l'efficacité réelle).

Ce dont il est question en revanche lorsqu'il s'agit de Louis-le-Grand et Henri-IV, c'est d'entrer au lycée. Les années lycée ne sont pas sanctionnées par un concours mais par un examen. Dès lors, à quoi bon entasser des lycéens excellents au même endroit pour préparer une épreuve où ils seront reçus à coup sûr ? Répondre à cette question, c'est mettre au jour un ensemble de biais en réalité très malsains.

Ces recrutements ne se soucient guère des origines sociales, si bien que dans ces lycées, la part de boursiers est très inférieure à celle qu'on trouve en prépa

Biais concurrentiel : le but étant évidemment non la préparation du bac mais bien l'orientation précoce vers les prépas, il faut rappeler que la règle républicaine est de suivre de deux à quatre ans de prépa après le bac, pas d'être élevé en batterie dès l'âge de 14 ans, obtenant du fait d'avoir été un excellent collégien un avantage compétitif indu. Biais géographique : les recrutements des prépas sont nationaux, quand Louis-le-Grand et Henri-IV présélectionnent ces lycéens uniquement en Ile-de France. Biais de notoriété : la possibilité de présenter son dossier dans ces lycées n'est pas une option universellement connue ; elle suppose une intimité avec le système dont maints excellents élèves ne disposent pas ; les critères sont opaques. Biais sociologique : ces recrutements ne se soucient guère des origines sociales, si bien que dans ces lycées, la part de boursiers est très inférieure à celle qu'on trouve en prépa. Biais juridique : pour être recruté dans ces lycées, il faut résider à moins d'une heure trente de transport du lycée, d'où une économie souterraine mais bien documentée de la fausse adresse. Enfin, un biais éthique : où est l'excellence à mettre ensemble des élèves dont on n'a en rien forgé l'excellence ?

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Ces procédures ne créent aucune équité supplémentaire. Elles finissent par créer des niches scolaires pernicieuses et par entretenir des scolarités à plusieurs vitesses qui ne sont pas la vocation de l'école publique. Ainsi, comment peut-on accepter que des établissements de Paris ou de sa périphérie qui ont su faire émerger d'excellents élèves soient condamnés à les perdre pour alimenter ce système inégalitaire ? Comment peut-on admettre qu'un collège, le collège Henri-IV, cultive, au prix du gâchis qu'on imagine, l'obsession de trier très tôt les collégiens qui seront dignes d'y devenir lycéens ?

Je ne suis en rien un partisan des algorithmes aveugles qu'on impose partout désormais dans les études de nos enfants. Je suis certain en revanche qu'on ne préservera pas notre méritocratie républicaine ni aucune des valeurs de la République en en faisant un usage mécanique oublieux de l'esprit critique qui les a fait naître.