L'Express : Pourquoi les groupuscules extrémistes se sont-ils greffés sur le mouvement des gilets jaunes ?
Jacques Leclercq : L'ultradroite s'est investie la première avec une volonté de débordement. En trame de fond, ces activistes veulent faire revivre les ligues factieuses de 1934. Les manifestations vers le Palais-Bourbon, au cri d'"À bas les voleurs !", sont clairement dans leur mémoire. On parle là d'anciens militants du GUD, désormais liés au Bastion social et aux Zouaves de Paris, des néofascistes et ultranationalistes groupusculaires ou des royalistes de l'Action française.
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Leur ambition ? Attirer les gilets jaunes vers la "révolution nationale", celle du maréchal Pétain, en profitant de la porosité de ce mouvement inorganisé pour tenter de placer des porte-parole autoproclamés. Pénétrer un mouvement qui vit essentiellement sur Facebook est assez aisé.
Pourquoi l'ultragauche est-elle arrivée avec un temps de retard ?
Parce que ce n'est pas pour elle aussi naturel que le combat contre le CPE, la réforme des retraites ou la loi travail. Défiler avec le drapeau tricolore et chanter La Marseillaise, ça ne leur ressemble pas du tout. Après plusieurs semaines de valse-hésitation, l'ultragauche a jugé que les gilets jaunes étaient des prolétaires engagés dans une lutte de classe. À partir de ce moment-là, ses activistes se sont décidés à ne pas laisser le champ libre à l'ultradroite en portant des slogans antiracistes et antifascistes.
Entre ultradroite et ultragauche, y a-t-il à la fois convergence et rivalité violente ?
Ils se retrouvent dans leurs visées révolutionnaires, la révolution nationale, d'un côté, la révolution libertaire, de l'autre. Ils affectionnent les manifestations sauvages et les destructions de symboles du capitalisme, surtout pour l'ultragauche. Pour autant, ils s'affrontent physiquement. Les ultragauchistes aiment casser du facho. Les activistes d'ultradroite adorent bastonner les "antifas", les "crasseux", comme les appelle encore Marine Le Pen. Les looks des uns et des autres, crânes rasés et cheveux longs, sont pourtant un peu moins différenciés qu'avant.
Comment analyser la visite du vice-Premier ministre italien, issu du mouvement antisystème 5 Étoiles, aux gilets jaunes ?
Sur les Champs-Elysées ont en tout cas été aperçus des dirigeants néofascistes italiens. Ces populistes animent une sorte de "centre social", la CasaPound, créant des squats familiaux et apportant de l'aide aux plus démunis, notamment à Rome, avec des dons de vêtements, des soupes populaires. Une source d'inspiration pour les ex-gudards de Bastion social.
Comment s'organise l'ultragauche entre anarchistes, autonomes et zadistes ?
Ce sont les trois principales branches. On voit resurgir les néo- et post-situationnistes, comme ceux du Comité invisible. Ou des maoïstes purs et durs convaincus qu'ils vont éveiller les consciences. Les zadistes ont ressenti une profonde affinité avec les gilets jaunes, car les ronds-points occupés sont perçus comme des ZAD.
Où se situent les black blocs, qui provoquent tant de fantasmes ?
Ils existent et ils n'existent pas. C'est un mode d'expression non durable d'anars ou d'autonomes. Cela se traduit par des manifestants en rangs serrés, tout habillés de noir, et une capacité de s'évaporer dans la nature, comme des transformistes, grâce à une tenue de rechange. Contrairement à l'ultradroite, ils n'ont pas de structure hiérarchisée avec un chef.
Derniers ouvrages de Jacques Leclercq parus chez L'Harmattan : (Nos) Néo-nazis et ultra-droite (2015), Extrême gauche et anarchisme en Mai 68 (2017).
