Quand je serai grand, je serai Mitterrand. Emmanuel Macron a 4 ans le 10 mai 1981, il en a 18 quand le vieux chef de l'Etat s'en va de l'Elysée, au terme du plus long règne de l'histoire. Quand je serai président, je serai Mitterrand. A la première heure de son mandat, Emmanuel Macron foule la cour carrée du Louvre et offre un pastiche mitterrandien de son ascension pyramidale.
Le sait-on ? Longtemps Emmanuel Macron a demandé à ses proches de lui trouver un Solutré, cette roche bourguignonne devenue un repère de la mythologie mitterrandienne, symbole de la fidélité, marque de la ruralité, éloge de la patience : chaque année depuis la guerre, le socialiste en faisait l'ascension avec quelques-uns de ses amis. Ce président quadragénaire rêve de susciter des loyautés semblables à celles qu'avait provoquées François Mitterrand. "Vous êtes resté parfaitement fidèle à sa mémoire, devenant en quelque sorte le gardien du temple", dit-il à Michel Charasse qu'il décore à l'Elysée, le 27 janvier 2020. Ce jour-là, l'Auvergnat glisse à Emmanuel Macron : "Sur Mitterrand, je serai dithyrambique jusqu'à ma mort." Et sur lui, Macron, qui sera dithyrambique jusqu'à la mort, quand déjà s'éloignent de lui certains compagnons de route incapables de résister aux moindres secousses ?
"C'était un autre temps"
Il y a les marcheurs d'hier et ceux d'aujourd'hui, n'est pas un marcheur au long cours qui veut. L'Elysée ne l'avait pas dit à l'époque : quand Emmanuel Macron s'est rendu en Auvergne, en janvier 2018, effectuant notamment une promenade le long du lac Chauvet, sur les pas de son lointain prédécesseur, Michel Charasse et le président du conseil général du Puy-de-Dôme lui ont offert une canne de marche, comme les aimait le vieil homme. Mais le plus jeune président de la Ve République l'a rangée au placard.
Lui est de son époque. "C'était un autre temps" : souvent Emmanuel Macron raconte le déjeuner du 10 mai 1988. Ce jour-là, juste après sa triomphale réélection avec 54 % des voix, Mitterrand déjeune avec les trois favoris pour la course à Matignon, Michel Rocard, Pierre Bérégovoy et Jean-Louis Bianco. Le vice est un plat qui se mange sucré : il attend le dessert pour aborder le sujet que guettent les convives, la nomination du Premier ministre. Rocard a "une petite longueur d'avance", susurre-t-il. Et Macron conclut toujours par cette précision : "C'était un autre temps."
C'est l'une des nombreuses anecdotes révélées par Corinne Lhaïk dans son livre Président cambrioleur (Fayard) : la BD préférée d'Emmanuel Macron s'appelle Il était une fois en France, écrit par Fabien Nury, illustré par Sylvain Vallée. Le personnage principal en est Joseph Joanovici, héros et salaud de la Seconde guerre mondiale, qui "toujours au bord de l'abîme, flirtant avec l'ombre et la lumière, évoque un ex-président de la République, François Mitterrand, dont l'itinéraire parle aussi d'ambivalence. (...) Joanovici est le miroir des horreurs de cette histoire, de la complexité des hommes, de l'appétence de Macron pour les lignes brisées".
Emmanuel Macron est un président qui a décidé d'expliquer aux Français qu'ils ont une histoire complexe, c'est ce qu'il tente de faire dans son entretien à L'Express. Dans notre journal, il cite le socialiste sur un point : "Ce doute existentiel en nous, nous avons tenté de le dépasser par le rêve européen et ce fut la grande intuition de François Mitterrand." A l'évidence, c'est, sur le fond de sa politique, le point où Macron lui ressemble le plus, la volonté de transcender les ambitions françaises grâce à l'Europe. Lors de son investiture, en 2017, il disait de l'homme du 10 mai qu'il avait "accompagné la réconciliation du rêve français et du rêve européen".
Mitterrandien dans son style ? "Il le prendra comme un compliment"
Sur la forme, c'est le président littéraire que Macron aime chez Mitterrand. "La précision dans la désignation des choses, toujours enlever le gras", pointe Jonathan Guémas, la plume de l'actuel chef de l'Etat. "Si vous lui lancez qu'il est mitterrandien dans son style, il le prendra comme un compliment", confie un proche.
Ce vendredi, l'autre président socialiste de la Ve République, François Hollande, était présent à Jarnac, invité par l'Institut François-Mitterrand. Il est venu par ses propres moyens, en TGV, et non dans l'avion d'Emmanuel Macron. On a dit François Mitterrand, pas François Hollande ! Ces deux-là ne se racontent plus grand-chose, on devine pourquoi. La dernière fois qu'ils se sont vus en tête-à-tête, le 26 juin 2020, le chef de l'Etat ne lui a pipé mot de ce qu'il ferait la semaine suivante - remplacer Édouard Philippe par Jean Castex.
En Charente, Emmanuel Macron est resté muet, c'est le temps du recueillement. En mai, il prendra la parole pour commémorer le 40e anniversaire de l'élection de Mitterrand. Celle de 1981, même si c'est celle de 1988 qu'il rêve maintenant de dupliquer. "La France unie", slogan d'alors, a resurgi dans une allocution d'Emmanuel Macron le 13 avril 2020. Quand il s'était déclaré candidat en 1988, Mitterrand avait puisé chez Jules Romain : "La jeunesse, c'est le temps que l'on a devant soi."
