Comme on manquait de générosité en évoquant la double vie de François Mitterrand... On se souvient que Robert Badinter l'avait interrogé un jour : "Celui qui vous connaît le mieux, que sait-il de vous ?" Et Mitterrand avait souri : "Oh, 30% peut-être..." Voici une histoire incroyable et une aventure littéraire exceptionnelle : Solenn de Royer, journaliste au Monde, publie ce mercredi Le dernier secret (Grasset). Ici on pense à la Confusion des sentiments autant qu'Au bon plaisir. Elle est appelée Claire, les lecteurs de Chardonne comprendront, elle a des cassettes - c'est ainsi qu'on disait en ces temps-là - des carnets, des agendas. Mitterrand lui avait dit qu'un jour elle aussi écrirait, presque comme s'il le souhaitait, comme si c'était un moyen de vivre après sa mort, de laisser une trace, de même qu'il lui avait lancé "Fais un enfant, tu l'appelleras François", de même qu'il l'avait interrogée : "Tu viendras déposer une fleur sur ma tombe chaque année ?" "Un appétit de vie", avance-t-il pour expliquer cette envie de postérité. Où l'on apprend au passage qu'Emmanuel Macron, lui, a caché un petit mot manuscrit derrière une tenture du salon doré pendant les travaux de réfection de l'Elysée.

Elle est aujourd'hui mariée, a des enfants, travaille au ministère des Affaires étrangères. A 18 ans, avec un copain, elle se met au défi de rencontrer Mitterrand, à qui elle parle pour la première fois le 12 juillet 1984. C'est une date que les historiens connaissent : à la télévision, le président annonce un référendum sur le référendum, une manoeuvre pour sortir de la crise sur l'école libre suscitée par le projet de loi Savary. Il rentre à son domicile parisien de la rue de Bièvre, encore "grimé", quand il est hélé par Claire. Bientôt commencera une relation singulière - pas unique, on l'a compris. "C'est beau, vous étiez son dernier amour", glissera un ministre à Claire longtemps après.

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C'était qui, Mitterrand ? Le saura-t-on jamais ? Il peut être drôle, "Tu es têtue, comme Jean-Pierre Chevènement !" ; s'amuser des contraintes de son emploi du temps, "Entre Rocard et vous, qui je choisis ?" ; constater après avoir quitté l'Elysée : "J'ai mieux réussi ma sortie que Louis XVI." Il peut être monstrueux : "Je bats un record. Il faudrait que je trouve encore plus jeune mais 52 ans, ca n'apporterait rien de plus ! Cinquante, ça sonne juste, c'est un chiffre rond." Un échange téléphonique avec un ministre, en présence de Claire, est fait juste pour blesser, pour humilier : "Vous pouvez y aller, moi c'est bon !" Il lui arrive même d'être honnête : "Dire je t'aime, c'est une promesse. Je ne peux pas t'en faire."

"Un enfant dans un corps de vieillard"

Il restera libre, "Je n'appartiens à personne." Se hasardera-t-on à émettre l'hypothèse qu'il peut être, sinon sentimental, au moins attaché ? Elle s'éloigne, de lui, de Paris, il téléphone tous les matins à son domicile pour tomber sur un répondeur. Il est d'un autre temps, appelle son secrétariat pour demander combien il gagne "au juste" mais paie avec des liasses de billets dans les poches. Elle dit de lui "de la perversité et de la douceur, mêlées" et choisit un mot pour résumer leur histoire, "pureté".

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C'est quoi, un président ? On imagine un emploi du temps surchargé, des rendez-vous qui se succèdent. Le 19 août 1991, François Mitterrand va se prendre les pieds dans le tapis de la crise en URSS le soir à la télé, il déjeune tranquillement avec Claire avant d'appeler le chancelier allemand Helmut Kohl : "Ça tombe mal ce Gorbatchev aujourd'hui, alors qu'on se voit", plaisante-t-il avant de passer à table. En septembre de l'année suivante, tandis que toutes les télés guettent sa sortie de l'hôpital Cochin où il a été opéré pour son cancer de la prostate, lui téléphone tranquillement à Claire: "Mais qu'est-ce que tu fais ? Tout le monde t'attend." "Et alors ? Tu n'es pas contente que je t'appelle ?" Il est avec elle quand il apprend le suicide de son conseiller François de Grossouvre, dans l'enceinte du Palais. Dans un avion officiel, il profite que les regards soient ailleurs pour lui tirer la langue. Le dernier voyage officiel à Berlin, elle est là, pour le dernier déjeuner à l'Elysée, la veille du départ, elle est là.

C'est quoi, un homme ? Un besoin irrépressible de séduire, au point que tout le monde tombe amoureux, jusqu'à un garde du corps, et "il veut même que les colverts du jardin de l'Elysée l'aiment". C'est quoi, un vieil homme au seuil de la mort, face à la maladie qui gagne du terrain ? On connaissait l'histoire de Clemenceau, 82 ans, et de Marguerite, 40 ans, ou celle de Victor Hugo, 70 ans, et de Blanche Lanvin, 21 ans. "Cinquante ans d'écart, c'est écrasant, mais moi je trouvais ça beau", dit Claire. "Un enfant dans un corps de vieillard", note-t-elle un autre jour. Lui : "Je crois toujours que j'ai 30 ans, alors que j'en ai près de 80. J'essaye de m'en convaincre mais je n'y suis pas encore arrivé." Le livre donne un éclairage inédit sur le second septennat, y compris sur ce si mystérieux été 1990, où Mitterrand ne fut pas loin de démissionner. On savait que Mazarine traversait une période difficile, que Danielle, l'épouse officielle, avait pris la poudre d'escampette, on découvre que Claire s'enfuit à son tour : "Alors toi aussi tu es défaillante ? Tu m'abandonnes ?" Un livre inouï, dont le lecteur ressort troublé. La politique, cette quête d'une existence romanesque, cette façon d'assouvir ses désirs les plus troubles - ou tout cela à la fois.