Son entrée au Parlement européen n'est pas passée inaperçue. La presse anglo-saxonne a assailli de demandes d'interviews Eva Joly. Sous la bannière Europe Ecologie, l'ex-magistrate avait fait sensation, lors de la campagne pour les élections européennes, avec le slogan: "Il faut bannir d'Europe les paradis fiscaux!" Dans la foulée, Eva Joly a décroché une présidence de commission, celle du développement (l'aide aux pays pauvres). Cela faisait des lustres que les Verts n'avaient pas obtenu ce type de poste.
Sa première séance de travail fut catastrophique. Consciencieuse à l'extrême, la juriste a épluché les centaines d'amendements inscrits à l'ordre du jour. Avec le zèle des néophytes. Résultat, "la réunion a duré une heure et demie de plus que prévu, du jamais-vu au Parlement européen, s'amuse encore la socialiste belge Véronique de Keyser. Mais personne n'a osé interrompre Mme la présidente".
Incollable sur ses dossiers
Depuis, "Mme la présidente" a pris ses marques. Mieux, elle a bluffé ses collègues, incollable sur les usines à charbon en Chine ou sur la mortalité infantile en Afrique du Sud. "Elle connaît à fond ses dossiers", reconnaît Michèle Striffler, eurodéputée française, qui siège avec les conservateurs. "D'apparence timide, c'est une femme déterminée qui sait de quoi elle parle", apprécie le socialiste néerlandais Thijs Berman.
L'ancienne juge d'instruction de l'affaire Elf est emballée par sa nouvelle vie: "Je me sens utile", confie-t-elle, en quittant une conférence sur l'évasion fiscale, organisée par ses soins à Bruxelles, le 9 décembre. Des heures durant, Eva Joly a vitupéré contre les multinationales du minerai au Ghana et en Zambie qui esquivent les taxes, a fustigé avec des accents inquisiteurs Maurice, Jersey, le Liechtenstein. Ou a sommé l'Europe d'instaurer un mécanisme obligeant les entreprises à déclarer leurs profits et les impôts qu'elles acquittent dans les pays pauvres. Assis à ses côtés, le représentant de la Commission européenne reconnaît: "L'Europe doit rattraper son retard en la matière." La Franco-Norvégienne n'est pas peu fière: "Les lignes sont en train de bouger. J'ai obtenu que l'Europe s'engage sur les paradis fiscaux."
L'art du compromis bruxellois
Mais il ne s'agit encore que de déclarations de principe. Une directive contraignante n'est pas d'actualité, vue l'opposition du Luxembourg. Eva Joly va donc devoir apprendre l'art du compromis bruxellois. Pas vraiment sa tasse de thé, elle qui préfère jouer le rôle d'icône anti-paradis fiscaux, sur tous les fronts. L'ex-magistrate, qui se dit "portée par une vague de fond", ne cesse de se déplacer. Un jour, en Angola, un autre, à Strasbourg. Quelques heures plus tard, c'est l'Islande, où elle mène pour le gouvernement une enquête sur l'effondrement du système bancaire national. En décembre, elle assistait à la remise du Nobel à Barack Obama, à Oslo.
Et puis il y a la France. Eva Joly veut participer à la campagne des régionales. C'est d'ailleurs elle qui a convaincu son ex-collègue du pôle financier Laurence Vichnievsky de s'engager en politique. "Tu as beaucoup donné pour la magistrature, réfléchis à une autre façon de te rendre utile", insista-t-elle au téléphone, un soir d'août. Aujourd'hui, la magistrate est devenue tête de liste en Paca. A 66 ans, Eva Joly ne retranche pas les combats. Elle les superpose.
