Ce sont, avec le recul, deux événements emblématiques du débat sur la laïcité et la liberté d'expression : l'affaire du voile au collège de Creil, en 1989 ; la publication des caricatures de Mahomet, en 2006. Et il est frappant de constater que deux présidents successifs, pourtant parmi les plus iconiques de la Ve République, sont l'un et l'autre passés à travers. A l'évidence le contexte n'était pas le même qu'aujourd'hui ; à l'évidence aussi François Mitterrand et Jacques Chirac se sont fourvoyés sur le moment, minimisant l'importance de ce qui se déroulait sous leurs yeux.
Motus et bouche cousue. Quand, en octobre 1989, la controverse devient nationale autour du cas de trois collégiennes qui refusent de retirer leur hidjab, le foulard qui recouvre la chevelure, et auxquelles le proviseur refuse alors l'accès à la classe, François Mitterrand se tait. Quand le ministre de l'Intérieur, Pierre Joxe, l'informe immédiatement de la situation locale, celui-ci... "se fait sermonner car il semblait découvrir que ce phénomène était assez courant" - Joxe le racontera vingt ans plus tard dans Le Point. Le chef de l'Etat socialiste redoute que la société française ne s'embrase. Il sait aussi que le Maghreb guette la réaction de Paris, du Maroc de Hassan II, plutôt intransigeant face au prosélytisme des fondamentalistes, à l'Algérie confrontée aux succès du Front islamique du salut.
Mitterrand : "Je les trouve charmantes, ces petites, avec leur foulard"
Mitterrand laisse le gouvernement de Michel Rocard gérer... et se diviser. Le ministre de l'Education nationale Lionel Jospin déclare que "l'école ne peut exclure car elle est faite pour accueillir", ce qui ne plaît pas à Jean-Pierre Chevènement. Celui-ci, alors ministre de la Défense, a une vive explication avec Mitterrand en marge d'une cérémonie aux Invalides et écrira plus tard (Qui veut risquer sa vie la sauvera, Robert Laffont) que Jospin en la circonstance ne fut pas "spontanément républicain".
LIRE AUSSI >> Elisabeth Badinter : "Cela ne peut plus se régler dans le pacifisme"
Mitterrand se tait en public, mais une remarque privée en dit beaucoup sur ce qu'il pense. Plusieurs intellectuels de gauche, emmenés par Régis Debray et Elisabeth Badinter, ont signé dans le Nouvel Observateur un appel, Profs ne capitulons pas !, dans lequel ils implorent Lionel Jospin de faire respecter les règles de la laïcité. Quelques jours plus tard, Mitterrand passe le week-end à Saint-Malo avec le couple Badinter. "Vous êtes intolérante ! Moi je les trouve charmantes, ces petites, avec leur foulard", lance-t-il à Elisabeth Badinter.
Jacques Chirac, lui, parle. Et pas dans n'importe quel cadre : il choisit la solennité du conseil des ministres pour s'exprimer, ce 8 février 2006. Quelques semaines plus tôt, un journal danois a publié 12 caricatures de Mahomet et c'est cette fois, en France, le magazine Charlie hebdo (bientôt suivi par d'autres journaux, dont L'Express) qui les reproduit, sous le titre "Cachez ces dessins que je ne saurais voir". Le président condamne "les provocations manifestes susceptibles d'attiser dangereusement les passions". La semaine précédente, il a reçu le recteur de la Mosquée de Paris, Dalil Boubakeur, devant lequel il a remarqué que la liberté d'expression était l'"un des fondements de la République", tout en appelant "au plus grand esprit de responsabilité, de respect et de mesure pour éviter tout ce qui peut blesser les convictions d'autrui".
Chirac : Eviter "tout ce qui peut blesser les convictions d'autrui, en particulier les convictions religieuses"
Devant tous les membres du gouvernement, et alors que des violences éclatent en Afghanistan et dans plusieurs pays du Proche-Orient, faisant plusieurs morts, Chirac insiste sur la nécessité d'éviter "tout ce qui peut blesser les convictions d'autrui, en particulier les convictions religieuses". Car la République "repose également sur les valeurs de tolérance et de respect de toutes les croyances". Dalil Boubakeur salue aussitôt ces paroles d'apaisement qui "montrent la véritable image de la France, une image d'estime et de respect envers les musulmans", tandis que le député PS Jean Glavany s'insurge contre les propos de Chirac : "Les caricaturistes sont par nature irrespectueux. S'ils devaient être respectueux de tout, il n'y aurait eu ni Voltaire ni Diderot."
Le ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé, écrit au même moment : "Il est extrêmement dangereux d'agir sur la scène internationale (ou nationale d'ailleurs) en s'imaginant que le monde est tel qu'on le rêve." C'est "la provocation médiatique" qui "sert les extrémistes", ajoute-t-il. En revanche, Nicolas Sarkozy ministre de l'Intérieur a dit un peu auparavant préférer "l'excès de la caricature à celui de la censure".
La position de Jacques Chirac rejoint celle d'autres dirigeants internationaux de l'époque. Comme un journal iranien a lancé, en réaction, un concours de dessins sur l'holocauste, le président en exercice de l'Union européenne, le chancelier autrichien Wolfgang Schüssel, dénonce pour sa part "une spirale des provocations" : "Ni les caricatures de Mahomet, ni la négation de l'Holocauste n'ont de place dans un monde où la cohabitation des cultures et des religions devrait être empreinte de respect." Le président américain George Bush, tout en soulignant la liberté de la presse, rappelle que "la liberté va de pair avec la responsabilité de faire attention aux autres". C'était il y a 14 ans. Aujourd'hui, il faut s'appeler Justin Trudeau pour se singulariser: le Premier ministre canadien est resté en quelque sorte sur la ligne Chirac, en expliquant que la liberté d'expression n'était "pas sans limite" et ne devait pas "blesser de façon arbitraire et inutile". Loin de la ligne défendue par l'actuel président français, Emmanuel Macron - "Je défendrai toujours pour notre pays la liberté de dire, d'écrire, de penser, de dessiner" - qui a suscité des menaces de mort, des appels au boycott des produits français, des critiques de la presse anglo-saxonne et un soutien pour le moins inégal de la part des autres dirigeants de la planète.
